jeudi 18 juin 2009

Le nouveau site







RETROUVEZ TOUTE L'ACTUALITE DE JULIEN DRAY SUR LE NOUVEAU SITE:


http://www.julien-dray.fr/

mercredi 10 juin 2009

Une dure leçon

Parfois un détail dévoile d'un seul coup la réalité d'une situation, et vaut mieux que bien des longs discours. Un tel détail s'est exposé avant-hier à la vue des Françaises et des Français qui venaient faire leur devoir d'électeur. Je veux parler du bulletin de la liste socialiste pour les élections européennes. Illisible, sans couleur identifiable. En un mot, introuvable. Sans faire de psychanalyse de comptoir, que traduit une telle erreur de communication, si ce n'est le dysfonctionnement complet de la structure qui la produit, ou son indifférence à l'issue de l'élection ?

Ces élections européennes sont un échec complet pour le parti socialiste, et elles auront sans aucun doute de lourdes conséquences. Le consensus semble se faire à ce sujet. Mais encore faut-il considérer avec la même lucidité les causes de cet échec. Or force est de constater que l'on tente de travestir complètement la vérité sur ce point.

Que commence-t-on à entendre ? Un mensonge qui, à dire vrai, est inlassablement construit et répété depuis la mise en place de la nouvelle direction du parti socialiste. Le mensonge d'un PS qui aurait été à l'agonie en novembre 2008, dans un état de délabrement avancé, tant logistique que moral et intellectuel ; toute l'histoire des premiers mois du mandat de Martine Aubry serait alors celle d'une lutte de titan pour parvenir à remettre à flot ce radeau de la Méduse, étant entendu que, vu l'ampleur de la tâche, il était d'emblée impossible d'espérer la boucler avant les européennes. Il faut attendre, attendre, et attendre encore. Les défaites électorales ne sont plus des aléas possibles : elles deviennent, dans ces conditions, des péripéties prévisibles, voire des fatalités contre lesquelles il faut et il suffit de faire le dos rond. Le temps que la rénovation, enfin ! porte ses fruits.

Redevenons sérieux. Le révisionnisme historique a ses limites. Le PS de novembre 2008, c'est un parti qui sort triomphant d'élections municipales et cantonales qui l'ont vu asseoir un peu plus son hégémonie sur les collectivités locales, un parti qui remplit les meetings et qui déploie une force militante imposante sur le terrain quand le besoin s'en fait sentir – confere la présidentielle 2007. A l'issue du congrès de Reims, Martine Aubry et sa majorité héritent d'un instrument sans doute perfectible, mais aux fondamentaux sains, et aux récents états de service remarquables. Ce qui nous ramène à la débâcle de ce week-end, aux meetings que l'on peine à remplir, pour ne pas dire plus, si l'on se souvient du triste Printemps des libertés. Comment on est-on arrivé là en si peu de temps ?

Notre défaite n'est pas la traduction d'un retard de rénovation de l'appareil socialiste, ni la conséquence automatique de nos divisions du congrès. Elle est d'abord et avant tout le fruit d'une erreur totale, ou plus exactement d'une absence, de ligne politique. Absence qui, pour le coup, remonte bien aux péripéties de Reims.

Que le lecteur me permette ici de lui rafraichir la mémoire. Le premier acte de cette marche programmée vers l'échec est la validation à la sauvette, sans discussion, du Manifesto par Martine Aubry, à peine élue. Texte largement insuffisant, surtout au regard de la gravité de la crise. Texte sans vrai contenu politique autour duquel toute la campagne s'est pourtant construite, comme autour d'un talisman ! A la faiblesse de ce programme, parfait échantillon de ce que la sociale-démocratie européenne peut produire de plus édulcoré et indolore pour le libéralisme économique, est venue s'ajouter la faute originelle d'un décalage que d'aucuns qualifieraient de molletiste – comment à la fois prendre à Paris la pose de la gauche la plus à gauche, et communier à Madrid avec le New Labour et la SPD sur ce « Manifesto » centriste ?

Le second acte de cette marche vers l'échec a incontestablement été le refus d'envisager une conférence européenne de toute la gauche, que j'ai pourtant proposée à de nombreuses reprises, et ce dès la fin de l'année 2008. Un tel sommet aurait permis de construire une dynamique de rassemblement des gauches européennes, pour répondre à la crise, en préparant tous ensemble un plan de transformation du parlement européen (pour en faire un instrument démocratique de transformation sociale) et de constitution d'une vraie puissance publique européenne. Mais cette idée ne rencontra aucun écho, persuadés qu'étaient certains que le « Manifesto », théoriquement commun à tous les socialistes européens, suffisait à se débarrasser à bon compte de l'épineuse question de l'unité de la gauche.

Troisième acte, la constitution abracadabrantesque de nos listes de candidats, faites en dépit du bon sens, de la géographie et des états de service réels, à Strasbourg, des uns et des autres. A ces arrangements de maquignon entre courants vint s'ajouter le mépris avec lequel on traita nos camarades du MRC et du PRG, ne leur donnant aucun ticket d'entrée sur nos listes pour mieux leur faire sentir notre « écrasante » supériorité. Il n'est pas sûr cependant qu'ils regrettent aujourd’hui d'avoir été laissés à l'écart de ce fiasco.

Quatrième et dernier acte, le développement final d'une campagne sans ligne politique, sans discours ni projet portés devant les Français, pour les Français. Bien au contraire, et de façon ô combien révélatrice, les seuls moments vraiment forts de cette campagne furent ceux où nous nous parlâmes à nous-mêmes : la rencontre des « deux camarades » à Rezé, puis le meeting « générationnel » de soutien à Benoît Hamon dans l'Essonne. La question sociale, qui ne se traite pas simplement en participant aux manifestations, a été complètement absente, ce qui explique d'ailleurs largement l'abstention massive dans les quartiers populaires. Pire encore, nous sommes même arrivés à nous faire voler le thème de « L'Europe qui protège » par l'UMP, jouant à plein sur la mystification d'un Nicolas Sarkozy régulateur de la finance mondiale

Faisons un petit peu de politique-fiction. Imaginons que soit encore en place l'ancienne équipe de direction. Que n'aurions-nous entendu – à raison – de la part de l'opposition, celle-la même qui aujourd’hui est à la tête du parti ! Nos têtes auraient été réclamées. Mais revenons à la réalité présente. Le problème n'est pas de désigner tel ou tel responsable à la vindicte populaire. Il est de reconnaître que la situation actuelle n'est pas la faute du passé, mais de ce qui s'est passé depuis quelques mois, depuis, pour être précis, la constitution absurde, à Reims, d'une coalition des anti-, sans projet ni cohésion d'ensemble. Non seulement cette alliance de circonstance n'a pas été capable de profiter de l'avantage idéologique que nous procurait la crise, mais, pire encore, elle a gaspillé les acquis de la synthèse que nous avions construite, avec quelques autres, au Mans, pour dépasser l'opposition entre gauche du oui et gauche du non. Ces acquis auraient dû nous mettre dans la meilleure position pour porter le débat idéologique au sein du PSE, et en finir avec l'héritage inadapté de l'ère Blair-Schröder. A contrario ne peut-on que déplorer, aujourd’hui, l'ampleur du gâchis et des occasions manquées.

Nous sommes profondément dans l'ornière, et nous n'en sortirons pas sans une clarification politique sans ambigüités. Tout rafistolage bureaucratique, consistant à acheter la paix civile en répartissant des sièges entre tous les courants, serait complètement contre-productif. Il faut d'urgence convoquer des États Généraux militants, qui permettent de donner une vraie orientation politique à notre parti, avec une stratégie de rassemblement pour les régionales, et des axes programmatiques forts. Ce travail ne peut se réduire à une fuite en avant et quelques concessions tardives sur les primaires. Il faut d’abord commencer à travailler avec nos plus proches partenaires, en les associant par exemple à la préparation de ces États Généraux. Une convention nationale statutaire devrait, fin octobre, ratifier les résultats de ce travail.

A Martine Aubry, alors, de savoir si elle accepte de porter ce qui sera l'émanation de la volonté des militants.

Julien Dray

mardi 2 juin 2009

Ça suffit


On dirait le scénario d'une de ces comédies policières que produisait naguère le cinéma américain. On pense même à un titre : « Les flics à l'école ». La semaine dernière, six agents de police ont été mobilisés pour appréhender deux enfants, le plus âgé ayant 10 ans, soupçonnés d'avoir emprunté des vélos. Peu après, le ministre de l'Éducation nationale propose un train de mesures censées répondre à cette terrible menace pour la sécurité nationale : portique de détection d'armes à feu à l'entrée des établissements scolaires, constitution d'un corps spécial de police pour surveiller de près écoliers et collégiens. On attend encore de savoir quel rôle pourrait jouer, dans ce dispositif, la nouvelle direction unifiée du renseignement.


On pourrait prendre le parti d'en rire. Mais avouons que l'envie nous en manque, quand nous considérons ce qui, pour le coup, relève moins de la filmographie d'Eddie Murphy que des films les plus sombres sur la criminalité et la violence de rue américaines : l'augmentation continue de l'emprise des bandes et des caïds sur des territoires entiers de la République, dans une sorte de partage territorial désormais acté. Des criminels qui s'enhardissent désormais au point d'ouvrir le feu à l'arme de guerre sur la police, pour montrer leur force. Exactement, malheureusement, comme je l'avais prédit dans État de violence. Il y a maintenant dix ans.


Maintenant, cela suffit. Nous constatons aujourd'hui les conséquences d'une politique menée par les mêmes personnes depuis sept ans. Sept ans marqués par l'augmentation continue des crédits accordés aux forces de police, même en période d'austérité budgétaire, et par une inflation législative sans précédent - 24 lois votées depuis 2002 ! - qui en est même venue à criminaliser non plus des actes, mais des attitudes (hier les attroupements au pied des immeubles, avant peut-être, demain, le port d'une cagoule ou d'un foulard). Sept ans, parallèlement, d'une stratégie systématique de boute-feu médiatique, de mise en scène dramatisée de faits divers pour faire fond sur l'indignation du moment. Et soigneusement éviter toute réflexion approfondie sur les politiques en œuvre mais aussi, et même surtout, toute analyse objective des résultats obtenus. Aujourd'hui, force est de constater l'enkystement d'une criminalité endurcie, avec l'arrogance de l'impunité, dans les banlieues. On veut nous faire croire qu'une loi de plus, ou peut-être une nouvelle élévation du niveau d'armement des agents de police, suffira à régler ce problème. Le devoir de la gauche est désormais très clair : dénoncer avec force cette mystification avec laquelle nous n'avons que trop transigé, embarrassés par notre mauvaise conscience, à tort, sur la question sécuritaire.

Il faut refuser tout consensus dans lequel nous nous laisserions enfermer et culpabiliser, au nom de la défense des victimes. La question de la sécurité doit donner lieu à une rupture claire, et à un affrontement projet contre projet avec la droite. Dénoncer l'absence de résultats et la mécanique médiatique, donc. Mais également clairement mettre en cause les responsables de cette situation : les autorités politiques qui dirigent la police depuis sept ans, et qui préfèrent concentrer leurs efforts sur Julien Coupat, inventant une affaire rocambolesque mais gravissime sur les principes (car, à n'en pas douter, certains à droite rêvent de mettre en oeuvre une stratégie de tension rampante pour criminaliser, au nom d'une prétendue menace d'ultragauche, toute contestation sociale). Porter, ensuite, un projet clair, pour que cette dénonciation ne soit pas interprétée par nos concitoyens comme un coupable angélisme. Mettre un terme à l'usage spectaculaire et télégénique des CRS que l'on promène de banlieues en banlieues une fois les incendies allumés, et revenir à un travail de terrain et de proximité. D'une part, déployer une police d'enquête et d'investigation, une police financière qui s'attelle à démanteler les trafics, d'autre part, rétablir les missions de la police de proximité, pour recréer la confiance et l'encadrement sans lequel le travail de police se fait sans les habitants, voire contre eux. Car c'est cela aussi, la conséquence de cette frénésie, un rapport police-jeunes totalement et durablement dégradé.


Enfin et surtout, construire un système sociale de prévention précoce de la violence, qui coûtera moins cher, et sera plus efficace, tout en respectant un véritable État de droit. Ce qui n'est plus le cas aujourd'hui.

Il est temps pour les socialistes et pour la gauche d'être d'une absolue clarté sur ces questions. Je ne crois pas, je ne crois plus à la possibilité d'un dialogue responsable et raisonnable avec le pouvoir en place à ce sujet. Il a fait la démonstration, tout au long des années qui viennent de s'écouler, que pour lui ce n'était pas l'intérêt général qui primait, ou le devoir républicain de recherche de sécurité, mais au contraire une volonté permanente de manipulation de l'opinion. Nous devons livrer une bataille intransigeante, face à ceux qui sont responsables de la situation actuelle. Nous devons revendiquer notre rapport d'un droit à la sécurité pour tous et partout, respectueux des libertés individuelles et démocratiques, car l'un ne va pas sans les autres. Je n'ai jamais cru à la thèse selon laquelle sur ces questions-là, quelles que soient nos arguments, nous serions toujours en position de faiblesse par rapport à la droite, frappés d'une tare congénitale liée à notre volonté de prendre en compte les déterminants sociaux. C'est désormais au contraire sur ces questions que l'on attend une gauche offensive.


Julien Dray

jeudi 14 mai 2009

Lettre ouverte de Julien Dray à Valérie Pécresse, ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, au sujet du mouvement des universités

Madame la Ministre,

Je m'adresse à vous au sujet du mouvement de mobilisation des universités contre les réformes que vous proposez de notre système d'enseignement supérieur, et notamment celles qui touchent le statut des enseignants-chercheurs. Ce n'est pas la première fois que nous en parlons : vous m'aviez aimablement demandé, lorsque vous avez pris vos fonctions, de venir échanger avec vous à ce sujet, connaissant mes responsabilités passées dans le monde étudiant, et mes prises de position au sujet de l'université. Nous avions discuté de la situation de l'université française, et étions tombés d'accord sur le fait qu'elle devait changer, mais qu'elle avait moins besoin de changement que de confiance – confiance en elle-même, confiance du reste de la société, confiance du gouvernement. Je vous avais également dit combien j'étais méfiant et réticent envers les grands projets de restructuration, mirifiques sur le papier mais peu soucieux de la réalité du terrain, des femmes et des hommes ; j'ai vu passer, en tant qu'étudiant, enseignant-chercheur, puis élu, beaucoup d'architectes en la matière, mais peu de (re)construction effective. Sur ce point, il est vrai, vous ne partagiez pas mon sentiment. Mais vous ne pouvez pas dire que je ne vous avais pas alertée.

Je me permets de m'adresser à nouveau à vous car je pense que la situation actuelle est très grave. Je reste fondamentalement sceptique sur l'autonomie financière des universités, sur ses conséquences concrètes et sur les risques qu'elle comporte sur le plan budgétaire. Je sais que vous m'objecterez à ce sujet le « modèle américain » ; mais alors, parlons-en jusqu'au bout, sans nous arrêter aux images d'Épinal : parlons de l'endettement des étudiants, d'une part, rappelons d'autre part que la recherche, sur les meilleurs campus américains, reste très largement financée par les deniers publics. On n'améliorera pas le fonctionnement de nos universités en les dénigrant systématiquement et en courant après d'autres systèmes, mal connus et mal compris.

Il faut regarder les choses en face. Jamais les universitaires, de toutes tendances politiques confondues, n'ont été aussi longtemps, aussi durement, et aussi largement mobilisés contre une réforme. Contre une réforme, pas contre toute réforme. Des solutions existent, à condition que vous acceptiez d'organiser honnêtement une concertation réelle. Mais vous avez fait le choix d'une stratégie de tension, ne cédant sur rien, multipliant objectivement les provocations, faisant du maintien du cap de votre réforme votre seul objectif politique, contre toute évidence et toute rationalité. Vous allez me répondre, sans doute, que vous refusez de discuter avec des minorités gauchistes, et que vous jouissez du soutien silencieux de la majorité elle-même silencieuse. Vieille rengaine, souvent entendue ! Rengaine qui vous voit enfiler les habits de ceux qui vous ont précédée à votre poste, il y a trente ans. Je ne conteste pas qu'il puisse y avoir des « minorités agissantes » – il y en a toujours – mais l'expérience montre qu'elles n'ont de prise sur la situation que quand celle-ci est réellement problématique. Or tout montre bien (et j'espère que vos relais dans les universités vous le confirment) qu'il y a un malaise qui dépasse largement toute minorité, et qu'on ne peut décemment le balayer d'un revers de main.

Ne vous laissez pas griser et hypnotiser par le culte de la réforme pour la réforme. La grandeur d'un ministre, ce n'est pas de remporter des victoires sur des grévistes, à quelque prix que ce soit, c'est de réconcilier. L'honneur d'un responsable politique, ce n'est pas de dresser des catégories de Français les unes contre les autres, c'est de conjuguer les intérêts particuliers pour mieux réaliser le bien commun. Et cela n'est jamais aussi vrai qu'en temps de crise.

Je vous mets solennellement en garde : votre attitude est dangereuse, car elle pourrait bien avoir des conséquences irréversibles dans les universités, bien pires que des examens non tenus. Vous contribuez à creuser entre grévistes et non grévistes un fossé qui ne se guérira pas en un été, et qui s'élargira encore si à cette première division vient s'ajouter celle entre « vainqueurs » et « vaincus ». L'université est une communauté intellectuelle et humaine, de chercheurs, d'enseignants, de personnels techniques et administratifs, d'étudiants. Elle n'est pas une entreprise avec son patron, ses cadres et ses ouvriers. Pas plus qu'elle ne se dirige à coup de passages en force et d'humiliations. Être ministre de l'enseignement supérieur, c'est être ministre de cette communauté, et respecter son unité, car elle est un des fondements des principes qui lui ont donné naissance.

Je vous prie d'accepter, Madame la Ministre, mes respectueuses salutations.

Julien DRAY

dimanche 10 mai 2009

Julien Dray : « J’ai retrouvé la radicalité de mes 20 ans » (Le Parisien)

Depuis le 10 décembre, Julien Dray qui fut, dans sa jeunesse, un militant trotskiste avant de s’engager au PS est visé par une enquête préliminaire pour « abus de confiance » diligentée par le procureur de Paris à la suite des découvertes faites en septembre 2008 par Tracfin (le service antiblanchiment d’argent de Bercy).



Avez-vous été entendu ? Connaissez-vous maintenant le dossier, au moins indirectement ?
Julien Dray. Double non. Non, après cinq mois, je n’ai toujours pas été entendu et je ne sais pas quand je le serai. Non, comme nous sommes en « enquête préliminaire », je ne dispose d’aucun accès au dossier, donc d’aucun élément tangible étayant les accusations. Indirectement, en prenant connaissance des confidences savamment distillées, des documents confidentiels jetés en pâture, je commence à reconstituer un puzzle. J’ajoute que, depuis le 26 janvier, j’ai dit que j’étais prêt à me justifier devant la justice de mon pays et, depuis maintenant près de cinq mois, j’attends. Mes explications semblent ne pas intéresser les enquêteurs. Je me demande toujours pourquoi.

Plus personne ne vous voit à l’Assemblée ni au siège du PS. Seul Jean-Paul Huchon vous accueille au conseil régional d’Ile-de-France. Avez-vous le sentiment d’avoir été lâché et, comme aurait pu dire François Mitterrand, « jeté aux chiens » ?
J’ai respecté une certaine éthique. Visé par ce que je pensais être une enquête personnelle, j’ai estimé qu’il était difficile de rester dans le même temps en première ligne, d’autant qu’à n’en pas douter, dans la « fraternité » du combat politique, la présomption d’innocence n’aurait pas été la chose la plus respectée ! Alors, je tiens mes permanences de député en Essonne et je fais mon travail de vice-président de la région Ile-de-France. J’y ai retrouvé mes racines et une famille qui, à l’instar de son président Jean-Paul Huchon, a su me témoigner soutien et amitié. Cela compte dans ce genre de période. « Lâché », « jeté aux chiens » ? A chacun d’en juger.

Considérez-vous être la victime d’un règlement de comptes politique et, dans ce cas, au travers de votre personne, cela vise qui ? Ségolène Royal, dont vous étiez proche ?
Qui peut sérieusement penser que ce qui se passe est le déroulé naturel d’une enquête ? Je n’accuse personne, je constate. Avant même que ne commence vraiment « l’affaire », le document accusatoire était déjà en distribution au palais de justice et dans les rédactions. Certains titres de presse ont même annoncé les perquisitions avant qu’elles ne commencent ! Il faudrait que je prenne des pages entières de votre journal pour raconter ce que je vis quotidiennement depuis cinq mois. Si ce n’est pas de l’acharnement, ça commence à y ressembler fortement… Y a-t-il eu manipulation, volonté de se venger ou d’éliminer ? J’ai de fortes présomptions, des indices sérieux, des traces laissées ça et là, mais je reste prudent. L’essentiel, à mes yeux, n’est pas de dénoncer telle ou telle responsabilité, mais de rétablir la vérité. Je le dois à mes électeurs, mes proches, mes amis, à ceux qui souffrent de cette situation.

Dites-vous aujourd’hui : « je suis innocent » ou « j’ai peut-être fait des bêtises, mais je ne suis pas celui que certains décrivent » ?
Je vous le dis très clairement : personne n’a détourné l’argent d’entrepreneurs ou d’associations. Au départ, il y a le rapport de Tracfin, la fameuse cellule antiblanchiment signalant des mouvements bancaires « atypiques ». Je conteste la légitimité même de ce rapport ainsi que son contenu, basé sur des allégations mensongères. A la suite de ce rapport, une enquête a commencé sans la moindre complaisance, le mot est faible, à mon égard. Ce n’est pas grave : ils font, selon la formule consacrée, leur travail… Je n’ai pas d’illusion : le mal est déjà fait et, d’une certaine manière, l’issue judiciaire de cette enquête est secondaire. Même si, au final, je prouve et je la prouverai mon innocence, il y aura toujours une « bonne âme » pour dire : « Ah oui, mais quand même, il n’y a pas de fumée sans feu. » Le but recherché, orchestré, était avant tout le lynchage médiatique. Mais je vais vous dire : il y a trop de gens qui souffrent, et des situations beaucoup plus dramatiques, pour que je m’apitoie sur mon sort.

Vous l’amateur de montres, vous avez admis un jour : « Je suis un acheteur compulsif... »
Je voudrais faire justice une fois pour toutes de cette histoire. Le lendemain des premières perquisitions, j’ai une discussion avec un de vos confrères. Une discussion amicale. Il n’était même pas question d’interview.
Au cours de la conversation, alors qu’il évoquait des rumeurs sur mes dépenses, je lui ai répondu par provocation : « Vous allez bientôt me dire que je suis un acheteur compulsif ! » Et par la magie de la presse, c’est devenu une interview où je dévoilais ma personnalité ! C’est à ce moment-là, avec cette imposture, que j’ai vraiment compris la folie médiatique dans laquelle j’étais, et que, quoi que je pourrais expliquer, tout se retournerait toujours contre moi. Personne ne voulait m’entendre : chacun voulait d’abord juger et me condamner.

Les policiers enquêtent sur votre « train de vie » qui serait spectaculaire. Maison de vacances, voyages, poker… Qu’y a-t-il de vrai ?
Depuis cinq mois, j’ai tout entendu, tout supporté à ce sujet. Même les histoires les plus folles, incongrues. Alors, je vais vous dire la vérité. Ma maison de Vallauris (NDLR : Var) , je l’ai achetée il y a vingt ans et cet achat a été examiné par toutes les commissions possibles et imaginables de ce pays. Quant au reste : mon addiction au poker, dont je serais presque un joueur professionnel, ma vie luxueuse de palace en palace, de boutique de luxe en boutique de luxe, bref, la revanche sociale de l’enfant de banlieue débarqué d’Algérie, tout cela est évidemment faux, archifaux. Cela fait partie de la mise en scène élaborée par le rapport Tracfin, qui a su trouver un relais complaisant chez des gens peu regardants sur l’éthique de l’information.

Mais votre silence ?
Je m’expliquerai devant la justice et personne d’autre. Même si c’est douloureux, je ne dérogerai pas aux règles et aux principes que je défends en tant que député. Même si ça me fait mal de lire toutes ces bêtises, j’en fais désormais une question de principe : je ne veux pas céder à ce voyeurisme malsain. Alors je sais, on dit : Julien Dray se cache, Julien Dray ne parle plus, donc Julien Dray est coupable. CQFD. Mais parler sur quoi et pour qui ? Sur le fait que je vais en vacances avec mes enfants pour assister à un tournoi de hockey auquel mon fils participe ? Sur le fait que ma carte de crédit personnelle sert aux dépenses de toute la famille ? Au début, j’ai essayé de me justifier, mais quand j’ai vu le viol de l’intimité, l’indécence et les discussions folles que chaque réponse suscitait, je me suis dit que, sur cette question-là au moins, je ne céderai pas.

Alors que Nicolas Sarkozy vient de passer le cap des deux ans à l’Elysée, le PS ne doit-il pas admettre qu’il a très longtemps, trop longtemps sous-estimé l’homme Sarkozy ?
Modestement, je vous dirai que ça n’a jamais été mon cas, et ces derniers mois, encore moins. Le problème pour la gauche est de sortir du rythme sarkozien. Il continue comme président ce qu’il avait parfaitement réussi quand il était ministre de l’Intérieur : bouger tout le temps, ne jamais rendre de comptes, ouvrir chantier sur chantier pour épuiser l’adversaire. Ce qui compte pour lui, c’est l’apparence d’action, et l’effet qu’elle suscite sur l’opinion. Avant de passer à autre chose. A l’inverse, il faut prendre le temps de revenir inlassablement aux vraies questions, rabâcher même si ça peut sembler un peu barbant. Car s’il y a mouvement perpétuel, il n’y a en réalité pas de résultats probants et, au contraire, devant la crise violente et qui va durer, la tentation redoutable de jouer la stratégie de la tension.

Diriez-vous que la gauche est en train de réunir les conditions d’une victoire à la présidentielle de 2012 ?
Il n’y aura pas de victoire en 2012 sans la constitution autour d’un candidat unique issu de primaires ouvertes d’une grande coalition arc-en-ciel…

Cela veut dire quoi ?
Une coalition allant des modérés du MoDem à l’extrême gauche. Les élections régionales de 2010 vont être, pour nous, un premier test.

Avez-vous des regrets ?
Oui. Au début, je me suis laissé balader. Et j’ai même intégré une sorte de culpabilité au point de beaucoup gamberger. Ceux qui ont fait ce mauvais coup doivent savoir que j’ai aujourd’hui retrouvé dans ma tête l’énergie et la radicalité de mes 20 ans. Donc, je vais me battre.

Propos recueillis par Dominique de Montvalon

jeudi 30 avril 2009

Rupture, révolution ! (TAG 149)

Une thématique en chassant une autre dans le maelstrom médiatique, on oublie parfois l’ampleur et la violence de la crise économique, qui ne s’est pourtant arrêtée ni avec le G20, ni avec la grippe porcine. L’emploi en chute libre, avoué du bout des lèvres par le gouvernement, vient nous rappeler que cette crise, si elle est partie de ce qu’il est convenu d’appeler l’économie virtuelle, ravage aujourd’hui le tissu économique et social « réel ». En mars, chaque jour apparaissaient 3000 nouveaux chômeurs en France. Même si la crise s’arrêtait aujourd’hui – les prévisions des organismes internationaux s’accordent au contraire sur une reprise tardive – il faudrait un an pour que ses effets cessent sur l’emploi. La situation est donc grave. Et l’on rirait de l’inlassable travail de camouflage opéré par les communicants du gouvernement (étouffant des chiffres un jour, publiant le lendemain des estimations économiques allant à l’encontre de toutes les prévisions mondiales) s’il ne témoignait pas de la totale incurie de cette équipe, qui n’a été capable ni de prévoir la crise, ni de prendre la mesure de son ampleur autrement que verbalement.


La gauche doit inlassablement se battre pour rappeler cette réalité aux Français. Toute la réalité. Car l’Elysée et Matignon ne sont pas les seuls à tenter de travestir la situation, et leurs responsabilités dans celle-ci. Que dire des banques, dont nous continuons à découvrir l’irresponsabilité, comme la Société Générale cette semaine ? Derrière les vibrantes déclarations de bonnes intentions, les affaires continuent, et notamment une titrisation rampante, pour masquer les pertes colossales des organismes financiers. Le tout sous la coûteuse protection des Etats – et donc aux frais du contribuable.


Ces mystifications, qui font médiatiquement corps, doivent être systématiquement dénoncées par la gauche, et dévoilées pour ce qu’elles sont : les défenses immunitaires mises en place par le système, pour faire le dos rond, en attendant la fin de l’orage. Mais la dénonciation ne suffit pas, pas plus que la compassion, la solidarité ou les discours d’accompagnement envers les victimes de la crise. Nous devons assumer un choc politique et idéologique système contre système, revendiquer la rupture, et, puisque c’est de saison, remettre à l’ordre du jour un mot qui fera sans doute peur : celui de révolution.


Rupture, car c’est l’essence même de la gauche que de refuser la fatalité, le cours établi des choses. Révolution, car elle signifie étymologiquement « recommencement » ; or c’est précisément d’un recommencement dont nous avons besoin, d’une remise à plat du modèle – de développement notamment – qui a conduit non seulement à la crise, mais plus largement à la précarisation de la vie et à la dégradation de son cadre.


Le système et les mesures que nous proposons doivent être à la hauteur de cette exigence. L’heure est venue de faire fi de toutes les pudeurs idéologiques et de réellement réfléchir à ce que pourrait être un autre monde, dont la possibilité est ouverte par la crise. Nous avons déjà évoqué dans ces colonnes la nationalisation du système bancaire. Nous continuerons, dans les prochaines semaines, à esquisser des pistes de ce que pourrait être le nouveau modèle porté par la gauche. En attendant, il ne me reste qu’à vous souhaiter un excellent premier mai, sous le soleil et à battre le pavé !


Julien Dray

jeudi 23 avril 2009

Incroyable mais vrai (TAG 148)

Mars 2003 : la question de la trajectoire suivie par François Bayrou et ce qui s’appelait alors l’UDF est posée, après leur soutien à une motion de censure présentée par la gauche à l’Assemblée Nationale. Dans mon livre Comment peut-on encore être socialiste, je pronostique que le chemin entrepris par François Bayrou est sans retour, et que nous allons devoir repenser nos rapports avec les centristes. Pronostic qui va ensuite se trouver conforté année après année, au gré du parcours du leader de l’UDF, qui le voit passer progressivement du soutien à l’opposition à la majorité présidentielle.

Campagne présidentielle de 2007 : alors qu’une partie du PS joue ouvertement la carte François Bayrou, affaiblissant par-là même notre candidate, la question est posée, au soir du premier tour, des conditions d’un rassemblement majoritaire. Avec Ségolène Royal, nous essayons d'y apporter une réponse dans l'urgence, pour rattraper le retard accumulé depuis quatre ans : elle prend la forme d'un débat public et transparent avec le candidat de l'UDF, sans négociation d'arrière-salle ni tentative de débauchage. Cette solution s'organise avec les plus extrêmes réserves – pour rester pudique – de la direction d'alors du Parti socialiste. Sans une mobilisation claire du PS, nous ne sommes pas capables, aux termes du débat, d'en tirer les bénéfices politiques possibles.

Congrès de Reims, automne 2008 : tout au long de la phase préparatoire, puis de la phase finale dudit congrès, un affrontement artificiel est soigneusement construit, au sein du PS, entre pro-MoDem et anti-MoDem, distinction censée recouper celle entre anti-rassemblement de la gauche et pro-rassemblement de la gauche. La majorité composite qui finit par l'emporter se revendique d'une ligne « mains propres » contre toute alliance avec le parti centriste, alors même que certains des camarades les plus éminents de cette majorité ont été élus, aux élections municipales, avec le soutien des représentants locaux de François Bayrou.

Durant toutes ces périodes j'ai, pour ma part, défendu avec constance l'idée d'une coalition arc-en-ciel, comprise comme un rassemblement sans exclusive de toute la gauche, autour d'un contrat de gouvernement, proposé ensuite comme base de discussion à toutes les autres forces de progrès voulant nous rejoindre. A aucun moment il n'a donc été question de renversement d'alliance, comme on l'entend parfois. D'ailleurs au moment des municipales 2008, à Pau, quand François Bayrou prend la décision de se présenter contre le PS, c'est sans état d'âme que le porte-parole que j'étais alors a énergiquement pris la défense de notre candidate, Martine Lignères-Cassou, tout en dénonçant l'opportunisme du président du MoDem. Je constatai d'ailleurs, à ce moment, que ceux qui allaient devenir, dans leurs discours, de virulents contempteurs du parti centriste, étaient alors très prudents dans leur dénonciation, comme si certaines circonstances électorales locales avaient pesé sur leur jugement.

Avril 2009, enfin. François Hollande appelle François Bayrou à une discussion claire et publique, pour identifier les points d'accord et de désaccords entre socialistes et centristes, et poser les fondements d'un futur rapprochement. Claude Bartolone, tout en critiquant en apparence cette démarche, défend sensiblement la même approche du problème. J'espère, pour ma part, que celles et ceux qui n'ont cessé, depuis des années, de nous sommer de nous expliquer sur notre position vis à vis du MoDem, vont désormais clarifier et assumer la leur.

Pour en revenir au fond, cette stratégie de dialogue politique avec le MoDem est évidemment la bonne ; elle peut nous sortir de la tentation de l'antisarkozysme primaire, et de la course derrière l'extrême gauche qui l'accompagne. Elle est même rendu chaque jour un peu plus urgente, pour donner le sentiment aux Français qu'une alternative est possible, incarnée par un large rassemblement de progrès. A condition de respecter les priorités : d’abord, rassembler toute la gauche, pour que ce soit la famille de la gauche réunie qui tende la main aux autres progressistes, et les mette devant leurs responsabilités.

On me rétorquera qu'une partie de la gauche ne voudra jamais assumer une telle alliance et qu'il faut, en conséquence, choisir ou bien la voie du rassemblement à gauche, ou bien celle du rapprochement avec le centre. Prenons alors une illustration concrète de cette démarche : comment pourrait-elle se mettre en place à l'occasion des européennes ?

Faut-il faire subir une défaite à la droite libérale en Europe ? Oui. Le fait que José Manuel Barroso ne soit plus le président de la commission serait un symbole politique fort. La gauche européenne peut, pour ce faire, commencer par proposer une grande candidature de rassemblement avec les écologistes. C'est alors que le dialogue avec François Bayrou – qui s'est prononcé contre la reconduction de Barroso – prendrait son sens ; il pourrait contribuer au remplacement du président de la commission à travers la perspective ouverte. Dans le même temps, à l'extrême-gauche de savoir si elle veut prendre la responsabilité, en faisant cavalier seul, de faire ré-élire le président sortant.

La coalition arc-en-ciel n'est donc pas un vain mot : elle peut-être ébauchée ici et maintenant.

Julien Dray

jeudi 16 avril 2009

G20 : voir Londres et mourir (édito. TAG 147)

Maintenant que la poussière est retombée et que les feux des projecteurs se sont braqués vers d’autres scènes, que retenir du G20 de Londres ? On nous avait promis une nuit du 4 août à la sauce Obama, un moment historique où aller s’esquisser une gouvernance économique mondiale digne de ce nom, capable de remettre le capitalisme sur des rails plus justes et solidaires. Force est de constater qu’il y a pourtant loin de la coupe aux lèvres.


Le décorum était en place. Trop peut-être. Curieux spectacle que ce concours d’image soigneusement mis en scène entre chefs d’Etat américain et français, first lady et première dame, qui « présente » le mieux, qui ressemble le plus au mythe Kennedy ? Curieux sentiment que l’on passait beaucoup plus de temps à parler des symboles, des images, que d’économie et de crise. Après la financiarisation de l’économie, la pipolisation de la finance ? Cela n’était sans doute pas un hasard : il fallait que l’image l’emporte sur le fond. Et après le happy end imposé de ce scénario hollywoodien, il faut bien avouer que l’on reste sur sa faim.


Car de refondation du capitalisme, il n’y en eut ni le commencement, ni vraiment la volonté. On vit les grands de ce monde se réunir pour parler gravement de la crise, et se contenter de mettre en œuvre, au bout du compte, la confortable théorie du bouc émissaire, appliquée une fois de plus aux paradis fiscaux. Sans pour autant prendre des mesures fermes à leur endroit : sur un simple engagement de bonne conduite de leur part, on a transféré les derniers pays encore inscrits dans la « liste noire » du blanchiment dans la « liste grise » des pays coopératifs, comme s’il suffisait de fermer une liste pour mettre un terme à l’évasion fiscale ! Et que dire du silence hypocrite et prolongé à l’égard des vrais paradis fiscaux intouchables, ceux qui se situent au cœur des places-fortes financières internationales ? Au fond, il y a une parfaite homogénéité entre ces moulinets un peu vains et la politique menée en France, la volonté, par un gigantesque tour de passe-passe, de faire croire que la question primordiale est celle des salaires exagérés de quelques chefs d’entreprise et cadres bancaires. Pour mieux éviter de questionner la stratégie financière, économique et sociale poursuivie depuis vingt ans par les grands groupes transnationaux qui les emploient.


Il faudra donc encore attendre pour voir la naissance d’un système économique mondial régulé, d’un nouveau modèle de développement. Ce G20 n’apporte pour ainsi dire rien de concret dans ce sens, si ce n’est les habituelles déclarations de bonnes intentions propres à ces grands rendez-vous en mondiovision. Rien sur une relance mondiale par une politique volontariste et soucieuse des enjeux écologiques et sociaux. Rien non plus au sujet de l’amélioration des échanges entre pays de niveaux de développement différents. Rien sur le soutien aux économies les plus en difficultés. Les conséquences réellement concrètes de ce sommet sont à chercher ailleurs, loin des déclarations officielles : notamment, la nouvelle entente et le partage des rôles entre Washington et Pékin. Ce Yalta sino-américain aura sans doute des conséquences notables dans les prochaines années.


La gauche européenne et mondiale ne doit donc se laisser ni abuser, ni endormir par cette scénographie soigneusement élaborée, et défendre plus que jamais sa propre vision de l’ordre économique et social mondial. Les élections européennes sont l’occasion de mettre en œuvre cette volonté, en démystifiant explicitement ce G20, en défendant l’idée d’un plan de relance européen (accompagné de normes sociales et environnementales pour tracer la voie d’une croissance renouvelée) ; en faisant enfin de la BCE un instrument de croissance, et non plus simplement de politique monétaire aveugle et bornée. En offrant, une somme, une alternative européenne à la crise – ce qui ne peut s’accompagner, on l’aura compris, de la reconduction de Barroso. Dans une telle configuration, le PS français doit plus que jamais assumer sa singularité, et défendre ses propres solutions, quitte à poser le débat au sein même de la sociale démocratie européenne.

mercredi 8 avril 2009

État de droite, État de droit (Editorial TAG 146)

Marronnier du débat public en France, et plus particulièrement du débat gauche-droite, la controverse sur la sécurité a une cruelle tendance à servir de bouée de sauvetage à la droite, tout en garantissant avec une belle régularité la noyade à la gauche. Les dernières semaines semblent en constituer un nouvel exemple : un événement médiatique raté du parti socialiste sur la question des libertés, suivi d’une nouvelle salve médiatique de la droite, avec l’annonce du combat contre les « 222 bandes », et la polémique autour des intrusions dans les établissements scolaires. Les rangées de sièges clairsemées du Zénith pourraient sans doute être interprétées comme une nouvelle victoire de l’UMP dans ce duel bancal. Pourtant, nous pensons que Martine Aubry avait vu juste en organisant une action du parti socialiste sur la question des agissements de l’Etat. Vu juste, mais agi maladroitement, car dans un cadre conceptuel inadapté.

Y a-t-il un problème de libertés en France ? Le militant ou l’observateur attentif et impliqué de la vie publique sont fréquemment témoins d’entorses au droit, ou à ce que l’on pourrait appeler les lois non écrites de la République. L’abécédaire publié par le Parti socialiste recense à juste titre – mais de façon caricaturale – ces dérives, notamment le traitement des immigrés clandestins. Ou encore les abus de pouvoir de la police, fustigés cette semaine à la fois par un rapport d’Amnesty International, et par les témoignages d’enseignants-

chercheurs mobilisés victimes de brutalités inédites. Cependant, force est de constater que ces excès ne sont pas vécus quotidiennement par tous nos concitoyens. La liberté des Français n’est pas en tant que telle en question, la France n’est pas en situation pré-dictatoriale, et l’affirmation du contraire se heurtera naturellement à l’incrédulité et à l’agacement que génèrent les propos outranciers. Et ce n’est pas tout. La crise économique actuelle est largement comprise comme une crise du laisser-faire, de l’absence de régulation, de la liberté-impunité dont a bénéficié une partie des acteurs économiques. Il est donc doublement difficile de brandir l’étendard de la défense des libertés, dans leur généralité abstraite et sans plus de précisions. Il faut, au contraire, commencer par caractériser la situation politique française, et l’exercice sarkozien du pouvoir, sans outrance ni angélisme.


Les réponses apportées à la crise, la répétition de discours anti-élites, le débat sur la loi HADOPI (sanctionnant lourdement le téléchargement illégal) et le retour de la rhétorique anxiogène sur la criminalité dessinent en fait un cadre cohérent : celui d’un populisme autoritaire, porté par un Etat qui confond ingérence et intervention. Et dont la direction se réduit, en dernière analyse, au chef d’Etat et à son administration, court-circuitant les corps intermédiaires dans un faux dialogue avec le « peuple », comme lors de la récente visite aux ouvriers d’Alsthom

Parce que cette démagogie qui se veut populiste est d’abord un comportement de droite, elle néglige la justice sociale et soumet à une diète draconienne des pans entiers de l’Etat, ceux qui ont trait à la cohésion sociale, à l’éducation, à la culture, à la sécurité des plus démunis. Parce que cette droite s’est faite élire sur une promesse d’autorité, et parce qu’elle a compris que le désarroi de la crise appelle un certain retour de l’Etat, elle développe parallèlement l’ingérence étatique pour faire régner un semblant d’ordre en surface.

D’une main lâche, on laisse la société se déliter ; de la poigne de l’autre, on tente de contrôler la situation par une répression accrue, inadéquate, et surtout fortement inégalitaire. La sécurité en est l’exemple par excellence : alors que le gouvernement s’invente des ennemis imaginaires ou mythifiés (les terroristes d’ultra-gauche, les pirates du téléchargement), et mobilise des effectifs de police démesurés pour assurer la protection du président en déplacement, la violence s’installe et s’enkyste dans les cités-ghettos, dans l’indifférence générale. Vérifiant l’incompétence désormais avérée de la droite et de sa politique, tant législative que juridique et policière.

La gauche doit revoir son langage et son référentiel en conséquence. Notre combat n’est pas celui de la liberté contre le sarkozyme. Il est celui pour une certaine conception de la République, dont s’éloigne visiblement le pouvoir actuel : celle de l’Etat de droit, qui garantit les mêmes droits et les mêmes devoirs pour tous les citoyens et tous les pouvoirs. Des droits et des devoirs économiques, civiques, sociaux, consolidés par un État ré-équilibré, et intervenant stratégiquement. On ne demande pas à l’Etat de se mêler de tout, d’accroître sans fin (à tous les sens du terme) la vidéosurveillance, ni d’ailleurs de nationaliser à tort et à travers, mais de faire en sorte que soient garantis pour tous les Français le droit à l’emploi, à la formation, à la sécurité – à des conditions de vie décentes. De faire en sorte, aussi, que ceux-ci observent tous leurs devoirs, à commencer par la solidarité fiscale, dont les hauts revenus sont encore trop souvent exemptés.


Cette position du problème – qui rend obsolète toute hiérarchisation entre questions socio-économiques et sociétales – évitera à la gauche de tomber dans une opposition stérile et perdue d’avance, et déjà bien occupée par les partis contestataires de tous bords. Elle ouvre immédiatement un chantier politique d’envergure, celui de la redéfinition des droits fondamentaux (au regard de la situation économique, sociale et technologique) et des meilleurs moyens de les garantir.

La leçon à tirer de ces dernières années est simple. On a fait reculer l’Etat de droit au nom de la lutte contre la violence, sans pour autant faire reculer cette dernière. Bien au contraire, ces reculs répétés ont été accompagnés de l’apparition de nouveaux outils juridiques et policiers, aujourd’hui utilisés pour criminaliser le mouvement social, ou placer les citoyens dans une situation d’inquiétude permanente. A rebours de cette pernicieuse évolution, nous devons, plus que jamais, défendre le principe de l’Etat de droit contre l’Etat de droite que l’on tente de nous imposer.

Julien Dray

vendredi 27 mars 2009

Le taureau par les cornes (édito TAG 145)

Si la crise financière est aujourd'hui devenue économique et sociale, il n'en reste pas moins que la partie purement financière du problème – le système bancaire mondial – continue de participer à l'aggravation de la situation. Les difficultés des grandes banques, notamment en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, hypothèquent leurs capacités de crédit et d'investissement, contribuant à gripper un peu plus encore l'activité des entreprises et à détériorer les conditions de vie de nos concitoyens. Face à cela, les États ont revêtu leur costume de pompier pour limiter les dégâts, intervenant sans beaucoup compter : plus de 300 milliards d'euros ont été injectés par les gouvernements dans les capitaux des banques depuis le début de la crise – sans compter les mises à disposition de liquidités et les garanties apportées !

Ce coût et les modalités de ces interventions doivent aujourd'hui être discutées, au vu de l'absence d'amélioration nette de la situation, mais aussi de la continuation d'un certain nombre de pratiques relevant de la provocation pure et simple – parachutes dorés et bonus financiers des cadres bancaires notamment. Jusqu'à présent, et en France tout particulièrement, l'aide d'État aux banques s'est faite sous forme de prêts, pour le plus grand intérêt de la puissance publique … selon ces mêmes banques. Avec ce type d'intervention, selon elles, l'État ne creuserait pas son déficit, et laisserait les activités financières (qui ne seraient pas son métier) entre les mains de spécialistes, à même de remonter la pente, une fois les erreurs du passé abjurées. On peut d'abord, a contrario, s'interroger sur la supériorité professionnelle des dirigeants bancaires, responsables en grande partie de la crise. Mais ce n'est pas le plus important. En laissant les banques s'autogérer, les États ne perturbent pas le moins du monde les intérêts de celles-ci et de leurs actionnaires. Ces intérêts sont, de fait, très simples : protéger leur capital, et cacher l'état réel de leurs actifs et la proportion de titres toxiques en leur sein, pour ne pas détruire la confiance dont elles disposent encore. On conviendra que de tels intérêts ont pour conséquences quasi automatiques deux tendances lourdes : peu prêter aux particuliers et aux entreprises, d'une part ; retarder, d'autre part, la purge des produits financiers toxiques. Épée de Damoclès, s'il en est, au-dessus de la tête de l'économie mondiale, et donc de l'emploi de millions d'hommes et de femmes.

Alors que le FMI prédit que les banques européennes et américaines auront encore besoin de 500 milliards de dollars d'aides supplémentaires, en 2009-2010, pour tenir le choc, il est grand temps que l'État assume vraiment ses responsabilités et prenne le taureau par les cornes, en allant jusqu'au bout de la nouvelle logique d'intervention : autrement dit, en nationalisant les grands opérateurs bancaires qui sont au cœur de la crise. Sans dogmatisme, ni triomphalisme – mais avec la conscience aiguë de la gravité de la situation, de l'incapacité flagrante du secteur bancaire à laver seul son linge sale, et surtout du coût pour les contribuables de cette politique mi-chèvre, mi-chou consistant à aider les banques à grands frais, sans pouvoir agir réellement contre leurs mauvaises pratiques.

De telles nationalisations n'auraient pas vocation à être définitives, ni à consister en une prise de 100% du capital. Elles seraient conçues dans le cadre d'une conception d'un Etat-stratège, nationalisant de façon rationnelle, avec un agenda et des objectifs précis (apporter les financements de la relance, faciliter le crédit …), dans le cadre d’une stratégie financière et économique globale. Et surtout avec une définition précise des conditions ultérieures de revente des parts de l'Etat au secteur privé, et de la rémunération des fonds investis, pour que ces opérations ne se soldent pas par une simple nationalisation des pertes privées au dépens des seuls contribuables.

Prendre le contrôle effectif des banques permettrait par ailleurs d'agir sur les deux problèmes que j'ai signalés. D'abord, de mettre un terme aux pratiques de rémunération type parachute doré, certes marginales, mais symboliquement insupportables pour tous nos concitoyens qui affrontent des difficultés financières en ce moment. Sans se contenter d’agir à ce seul niveau, car les dirigeants bénéficiant de ces bonifications ne font que s’inscrire dans un système et dans une logique financière qui sont, en dernière analyse, les vrais coupables. Ensuite, et surtout, découvrir l'état réel des titres toxiques, récemment estimés à 2000 ou 3000 milliards de dollars au plan mondial. L'État pourrait, plus rapidement que les banques seules, mettre en place des structures de défaisance, ou « bad bank », au sein de chaque organisme financier, pour isoler ces titres, et permettre à la partie saine de la banque de repartir plus vite, et de participer ce faisant à l'effort de relance. Cette solution, qui nécessite que l'Etat finance la « bad bank », serait certes coûteuse, mais toujours moins que l'accumulation d'actions de soutien éparses, ponctuelles et sans stratégie de long terme. Elle donnerait aussi une belle occasion de remettre l'économie « virtuelle » dans le droit chemin, en réinventant une banque qui fasse, tout simplement, son métier.

Le temps est compté, et n'est plus aux atermoiements et aux solutions médianes ou dilatoires. On a déjà trop le sentiment d’un formidable gaspillage, et de temps, et de moyens financiers. Il faut désormais agir vite et résolument – à moins de vouloir courir le risque d'un effondrement du système bancaire dont les conséquences sont, à proprement parler, inimaginables.

Julien Dray

mercredi 4 mars 2009

Et Maintenant, les Européennes

Un temps estompées par la crise et son cortège de conséquences politiques, économiques et sociales, les élections européennes reviennent au premier plan, alors que commence l'élaboration des listes de candidats, à gauche comme à droite. Les modalités de ces élections – scrutin de listes, listes élaborées « par le haut », consensuellement, au sein de chaque parti – les rendent propices à une certaine dépolitisation, au sein des « grands » partis du moins. Pourtant, cette année moins que jamais, nous ne pouvons nous permettre de gérer ces élections à la légère, à l'économie, comme un moment pénible à passer car électoralement risqué.


Car la crise est passée par là. Elle pose un impératif : celui de refaire de la politique, au sens fort du terme. D’arrêter de gérer sagement les contraintes, pour travailler à l’ouverture, au contraire, de nouveaux possibles. Les élections européennes constitueront, pour la gauche, le premier test de notre volonté commune d’opérer cette repolitisation. Notre objectif doit donc être de leur redonner un sens et un objectif – ce qui exclut de facto toute limitation de notre ambition à celle de « faire un score honorable », sans parler de « limiter la casse ».


De ce point de vue, les sondages, pour le moment plutôt positifs pour le parti socialiste, peuvent être un bien mauvais conseiller. Les Français – et c’est heureux – semblent encore faire confiance aux socialistes pour changer la donne économique et sociale, en particulier au niveau européen. Pour autant, il n’y aurait rien de plus dangereux que de se reposer sur un supposé matelas de voix, pour remettre à plus tard la refonte de notre système intellectuel et idéologique. Car le camp adverse – celui de la droite, des libéraux conservateurs – a bien compris l’enjeu de la période, et ce d’autant plus qu’il se sait être la première victime, potentiellement, de la crise idéologique qu’a généré la faillite de la mondialisation néo-libérale. C’est pour cette raison que les partis et gouvernements de droite ont été parmi les premiers à réagir vivement à la crise et à réclamer une moralisation du système, pour mieux le préserver. Je vous renvoie à ce propos à ce que j’écrivais des critiques « morales » du capitalisme à l’automne dernier, dans La fin des Vingt Perverses.


Le libéralisme va muter, pour survivre. La gauche doit faire de même, et ne pas se reposer sur les lauriers que semble décerner la crise aux critiques que nous faisions, depuis des années, de la mondialisation néolibérale. La gauche doit dépasser les solutions classiques, les plans de relance se limitant à une relance de la demande – plans adaptés à l’ancien monde, plans inadaptés, en conséquence, au monde qui vient. Ou nous résignerions nous à devenir, par paresse ou manque d'envie, le camp du conservatisme et de l’enfermement idéologique, après avoir si longtemps reproché l'un et l'autre travers – à raison – à nos adversaires ?


Crise inédite, nouveau monde, nouveaux instruments. L’Europe a vocation à être un de ces instruments, pour porter et promouvoir un nouveau modèle, et répondre à l’ampleur de l’intervention économique nécessaire. Je remarque d’ailleurs que ceux-là même qui combattaient l’intégration européenne, à gauche, sont aujourd’hui d’accord sur ce point ; même les protectionnistes n’envisagent de protectionnisme qu’à l’échelle européenne. D’un sujet de différenciation artificiellement construit il y a quatre ans, l’Europe peut aujourd'hui devenir le lieu d’une possible réunion pour la gauche. Des divergences, bien sûr, subsistent. Souvent sincères. Je fais le pari que nous pouvons collectivement les dépasser, si nous nous en donnons les moyens.


Je propose pour cela une solution simple à mettre en œuvre : l’organisation d’une conférence de toute la gauche européenne. Cette conférence n’aurait pas pour but de réanimer de vieux débats dépassés, ou de revenir sur le traité de Lisbonne (que je me félicite de ne pas avoir soutenu, en 2007, au bureau national du PS). Elle viserait d’une part à élaborer un plan de transformation du parlement européen – pour en faire l’instrument, démocratique, du choix d’un nouveau modèle social et économique – et d’autre part à faire de la naissance d’une vraie puissance publique européenne (donc d’une politique financière, fiscale, industrielle) l’enjeu des élections. Elle permettrait par ailleurs de mettre tous les partis de gauche devant leurs responsabilités : en ce moment historique, voulez-vous faire front et peser sur le cours des choses, ou au contraire réitérer le sempiternel débat « gauche molle / gauche radicale », et entériner les replis nationaux ?


Cette proposition n’est pas neuve. Je l’avais faite, au nom de la motion E, lors du Conseil national qui avait installé la nouvelle direction du PS. Mais il est encore temps de la mettre en œuvre – par exemple à la fin du mois de mars. Nous pourrions la mettre à profit pour mettre à plat, sans le prisme déformant des intérêts médiatiques et électoraux, les sujets qui prêtent réellement à débattre. Comme le protectionnisme, donc, qui pour une partie de la gauche est devenu une solution de repli facile et instinctive face aux échecs de la mondialisation. Nous aurons bientôt l'occasion d'y revenir dans ces colonnes.


Quand la gauche ne sait pas comment se refondre, elle se replie sur des solutions du passé, ou, pire encore, sur une protestation acrimonieuse. Or la gauche, parce qu'elle est la force du progrès, parce qu'elle incarne l'avenir, ne peut se satisfaire de cela. La gauche est elle-même quand elle porte un modèle de société alternatif, comme le furent le communisme et la sociale-démocratie en leur temps. Pas quand elle se définit en anti – antilibérale, anticapitaliste, etc. La négation, la protestation ne sont pas des projets, ni même un commencement de projet.


Y a-t-il une solution socialiste pour l'Europe ? Y a-t-il une solution socialiste pour la crise des Antilles, pour la refondation du système de production, pour la réforme de l'enseignement supérieur ? Nos concitoyens seraient bien en peine de répondre à ces questions, si on les leur posait. C'est en nous efforçant de les détromper que nous pourrons, progressivement, reprendre l'initiative politique.


Julien Dray

vendredi 20 février 2009

Question de principe

Un certain nombre d'entre vous, devant la déferlante d'articles de presse à charge, s'étonnent de mon silence et s'interrogent : pourquoi est-ce que je ne réagis pas plus vivement ? Pourquoi est-ce que je semble laisser se dire, et s'écrire, des allégations qui n'ont aucune véracité ? Faut-il comprendre que « qui ne dit mot consent » ? La publication d'une « enquête » sur les « socialistes » de ma circonscription, la semaine dernière, a relancé ces interrogations. Je voudrais ici leur répondre, et vous expliquer la ligne de conduite qui est la mienne, et dont je ne dévierai pas.

Mon premier principe est très simple : garder ses nerfs. Et songez combien cela est difficile pour moi, qui suis le premier concerné. Garder ses nerfs et son sang-froid, car la logique à laquelle s'est abandonnée une partie de la presse est celle d'une surenchère endiablée, rebondissant sur chacune de mes interventions pour tenter de créer du scandale, et essayer d'en faire un peu plus que l'article précédent (informations tronquées, arrangées, mensonges par omission … il y aurait de quoi nourrir bien des études de cas dans les écoles de journalisme). C’est une véritable corrida qui s’est organisée – mais je n’en ferai pas le taureau.

Je pourrais répondre à la force par la force, au mensonge par l'imprécation, rendre coup bas pour coup bas. Mais cela, je me l'interdis. Car je suis un élu de la République, un législateur, et c'est donc à moi, en dernier recours, de respecter et de faire respecter les règles et les principes. Même si je comprends tout à fait l'envie de nombre d'entre vous de vous révolter, et de rétablir immédiatement la vérité. Il y a une procédure judiciaire qui est en route. Elle n'est pas la loi du Talion. Il y a un système judiciaire qui fonctionne, et dans le moment présent, j’ai jugé préférable de m’abstenir d’ouvrir un débat sur la justice, qui donnerait le sentiment que je me dérobe via des polémiques faciles.

A aucun moment n'ai-je tenté d'interférer dans ce processus, en politisant mon cas par exemple. Mais j'entends à chaque étape, parallèlement, rappeler et défendre les principes qui guident mon engagement de parlementaire. Le tout premier jour de « l'affaire », en décembre dernier, j'ai appris que l’on voulait perquisitionner mon bureau à l'Assemblée. C'est une procédure tout à fait exceptionnelle et qui doit le rester, du fait de l'indépendance des pouvoirs exécutif, judiciaire et législatif. J'aurais pu crier au scandale, au procès politique, à la violation inacceptable de l'enceinte du Parlement. Mais je ne me suis pas opposé à la perquisition, une fois autorisée par le président de l'Assemblée. Tout en faisant clairement savoir que j'y étais opposé.

Défendre les principes. Défendre les principes du droit, celui évidemment de la présomption d’innocence, mais aussi et surtout celui du débat contradictoire, qui seul peut permettre l’établissement de la vérité, par l’équilibre des arguments. Pour l’instant, j’ai déposé une plainte en violation du secret professionnel, qui est instruite par le parquet. Car c’est précisément cette violation qui a permis et initié le reste de la surenchère, et de la « corrida ». Défendre aussi le principe d’une séparation stricte entre vie privée et vie politique, qui est un des fondements de notre laïcité – j’ai toujours refusé les étalages et la confusion des genres, et même si cela pourrait être plus facile pour moi, je ne cèderai jamais sur ce point, et ce d’autant moins qu’on m’en fera la sommation ou le chantage.

Et parce que je ne suis pas plus insensible que vous aux mensonges répétés, sachez, enfin, que j'ai engagé des procédures judiciaires contre tous les journaux et magazines qui ont, à un moment ou à un autre, publié des propos mensongers ou diffamatoires.

Il n'est pas facile de défendre en même temps sa propre cause, et ces principes. Mais je ne connais pas d'autre chemin possible pour un élu de la République. J'attends, cela va sans dire, que toutes celles et tous ceux qui doivent également défendre et incarner ces principes le fassent tout aussi scrupuleusement que moi.

Julien Dray

jeudi 5 février 2009

Défendons le Planning familial !


La loi de finances 2009 prévoit la diminution de 42% des subventions d'Etat pour les plannings familiaux. Cette baisse sans précédent risque d’entraîner la fermeture de près d'un tiers de ces relais.

Cette diminution est scandaleuse au regard des missions d'intérêt public que remplissent chaque jour les planning familiaux. Structures d'accueil, d’échange, et de prévention, ils reçoivent chaque année près de 450 000 personnes sur tout le territoire. Ce sont pour la plupart des jeunes en détresse qui s'interrogent sur la contraception et la sexualité. Vers qui pourront-t-ils se tourner pour obtenir les réponses, les soins et le soutien que les intervenants sociaux leur prodiguent aujourd'hui? Où iront les jeunes filles qui souhaitent obtenir la pilule ? Quel lieu de parole trouveront les jeunes qui ne peuvent discuter dans leur famille de ces questions ?

Affaiblir les plannings familiaux comme le prévoit aujourd'hui la loi de finances 2009, c'est faire reculer l'information sur les maladies sexuellement transmissibles, c'est abandonner le rôle de prévention auquel l'Etat est tenu. Ce désengagement est criminel et aura pour victimes directes tous ceux qui n'ont pas les moyens de s’informer.

En diminuant les subventions aux plannings familiaux, le gouvernement fait un Grand Bond en arrière, vers une époque où la contraception et la prévention étaient attaquées et où l’on considérait que l’Etat n’avait pas à s’occuper de ces questions. Cette décision budgétaire renoue avec un projet de société qui met à mal « la contraception pour tous ». En ce sens, et sous prétexte de faire des économies, c’est une attaque contre la solidarité.

Aujourd'hui je vous invite à vous mobiliser et à signer la pétition de défense du planning familial que vous trouverez ici.

samedi 31 janvier 2009

Et après ?

La journée de mobilisation du 29 janvier, par son ampleur, fera date. C’est précisément pour cette raison qu’il faut la replacer dans son contexte, sans la surestimer, ni la sous-estimer.

Il ne s’agit pas, tout d’abord, d’un événement strictement franco-français. Il y a une continuité entre la colère et la crainte sociales qui se sont cristallisées hier dans toute la France, et les événements qui se produisent autour du globe depuis deux mois – et tout particulièrement depuis la nuit du 4 novembre. L’élection de Barack Obama a à la fois révélé, et contribué à produire, un profond changement des mentalités. Ce changement, rendu possible par le coup de tonnerre qu’a constitué la crise financière dans le ciel des idées, mais aussi sur le terrain des luttes, a des conséquences tout autour de la planète. C’est au nom de ce changement que les étudiants grecs se révoltent contre la société de précarité et de misère qu’on tente de leur faire accepter. C’est pour concrétiser ce changement que s’ouvre le forum social brésilien, qui renoue avec l’énergie politique et le bouillonnement intellectuel que l’on n’avait plus vus depuis les grandes heures du mouvement altermondialiste, il y a dix ans déjà. C’est parce qu’il n’y a pas d’autre issue que ce changement que les Islandais ont, en quelques semaines, jeté à bas l’ordre social et économique qu’avaient entériné, à l’époque de la financiarisation triomphante, leurs gouvernements successifs. C’est donc dans ce mouvement mondial que doit être comprise la mobilisation de jeudi.

Soyons clairs : c’est un retour de balancier idéologique global qui est en train de se produire. Un de ces moments où s’élaborent les fondements de ce que sera le cours du monde pour les dix, ou même vingt prochaines années. Quelle doit être l’attitude de la gauche dans cette période déterminante ?

Doit-elle, à l’instar de l’option choisie par la direction du Parti socialiste, proposer un classique plan de relance de la consommation ? Ou plutôt poser la question, centrale, de la répartition des revenus entre capital et travail ? Doit-elle se contenter d’accompagner le mouvement social de ses encouragements, tout en essayant de lui répondre par des mesures-rustines, ou voir plus loin, plus haut, et renouer avec l’ambition de créer et de porter un projet alternatif de société, et de système de production ?

La nature ayant horreur du vide, si ce ne sont pas les socialistes qui s’engagent fermement sur cette voie, alors d’autres le feront. Il y aura nécessairement refondation du capitalisme – et ce sera une refondation de droite, si seule la droite s’y intéresse. Dans un tel cas de figure, le PS et la gauche ne pourront qu’accompagner la rénovation menée par d’autres, avec comme seule marge de manœuvre la possibilité de lui apporter un supplément d’âme, une nuance plus sociale. C’est précisément ce à quoi les socialistes se sont trop souvent bornés durant les vingt dernières années, avec le succès – politique et électoral – que l’on sait.

Plus qu’une simple mobilisation contre le gouvernement, le mouvement du 29 a été un puissant cri de révolte contre un système, contre la politique de pression sur les salaires et sur les salariés, qui a été érigée en loi d’airain pendant les « vingt perverses ». Ce qu’attendent les salariés qui défilaient jeudi n’est donc pas simplement que le PS soit présent sur le parcours des manifestations, même si cette présence est nécessaire. Ce qu’ils attendent, c’est une réponse de fond, qui soit à la hauteur de la crise traversée. Si cette réponse ne vient pas, alors la gauche perdra l’initiative politique que lui offre, effectivement, le malaise social. Et il se pourrait même que Nicolas Sarkozy, au bout du compte, puisse récupérer cette colère, s’il donne le sentiment, plus que la gauche, de travailler à changer le système.

Que doit comporter un plan économique de changement de système de production et de transformation sociale ? Il doit s’affranchir des recettes keynésiennes classiques de relance de la demande, et s’appuyer sur les deux armes d’une gauche moderne et efficace : un Etat-stratège avec une politique d’intervention, et la refondation d’un contrat fiscal. Dans le contexte de la mondialisation, un Etat ne peut plus, à lui tout seul, soutenir la consommation. Il faut donc construire un socialisme de production, utilisant la puissance publique pour porter une politique industrielle et de recherche – dont les instruments pourraient être un fonds d’investissement industriel et technologique, et de nouveaux partenariats public-privé – et pour définir les normes d’une croissance socialement vertueuse, et écologiquement soutenable. Pour cela, il faut s’appuyer sur l’instrument fondamental, pour la gauche, qu’est la politique fiscale.

C’est par la mise en place d’un nouveau contrat fiscal entre l’Etat, les salariés et les entreprises que l’on pourra à la fois réaliser une juste redistribution des fruits de la croissance, émanciper celle-ci du dogme productiviste, et lutter efficacement contre les délocalisations – par une fiscalité qui pénalise les atteintes à l’environnement et le nomadisme des fonds d’investissement, et qui favorise l’investissement et les salaires. La politique salariale, justement, doit devenir la signature de la pensée socialiste. Ce qui exige, d’une part, d’en finir clairement avec les revenus compensatoires tels que la PPE, et d’autre part, d’inventer des mécanismes mettant la question salariale au cœur des rapports sociaux. En instaurant une conférence salariale annuelle par branche, qui fixerait de façon régulière des règles de redistribution des gains de productivité – par exemple suivant la règle des « trois tiers » (un tiers pour les salaires, un tiers pour l’investissement, un tiers pour les actionnaires).

De ce primat du salaire il faudra, enfin, tirer toutes les conséquences, notamment pour cette partie de notre population qui a le plus souffert, ces dernières années, de la précarisation et des atteintes au salariat : les jeunes. Il est sans doute temps de réfléchir sérieusement à un « salaire jeunes », conditionné à des engagements envers l’Etat, et sécurisant les études supérieures et l’entrée dans la vie active.

La voilà, la rupture à opérer : celle de la société de la croissance vertueuse et du travail bien rémunéré pour tous. Une société qui, en rupture avec l’économie-casino, stabilise les statuts sociaux, et offre, par une juste répartition capital-travail, un autre horizon aux salariés que celui de l’alternative entre misère et endettement. Une société, pour être claire, qui fasse à nouveau rêver. C’est comme cela qu’Obama a initié le formidable mouvement d’enthousiasme qui s’est levé avec son élection. Et c’est en promettant aux Français qu’ils gagneraient, grâce à lui, plus, et même beaucoup plus d’argent, que Nicolas Sarkozy a remporté l’élection présidentielle.

Les socialistes se condamneront à rester pour une longue période dans l’opposition s’ils se réfugient, par esprit de contradiction, dans une conception misérabiliste de la gauche. Une gauche de compassion et d’aigreur, qui stigmatise celles et ceux qui ont la chance d’avoir un peu plus que leurs voisins, et qui ne parle que de minima sociaux aux plus démunis, sans leur promettre autre chose qu’une bonification occasionnelle de 100 euros – et ce de façon exceptionnelle.

Il faut donc choisir. Que la gauche, emmenée par le parti socialiste, porte un projet de redistribution enthousiasmant et mobilisateur, gardant le meilleur de la République émancipatrice et de l’élan libérateur et hédoniste de 68, et alors elle pourra saisir la crise comme une opportunité fondatrice. Mais qu’elle se recroqueville, qu’elle confonde solidarité et charité, justice et moralisme, et alors elle donnera du poids à ceux qui veulent théoriser l’existence de deux gauches, une bonne (« radicale ») et une mauvaise (« de la compromission »), entre lesquelles il faudrait choisir. Toute l’histoire de notre famille politique démontre que le fait d’entériner ce pseudo-clivage est mortifère, pour l’une comme pour l’autre. Et si nous essayions vraiment, pour une fois, de faire du passé table rase ?

Julien Dray

lundi 15 décembre 2008

Le PS est dirigé par une minorité politique