jeudi 18 juin 2009

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mercredi 10 juin 2009

Une dure leçon

Parfois un détail dévoile d'un seul coup la réalité d'une situation, et vaut mieux que bien des longs discours. Un tel détail s'est exposé avant-hier à la vue des Françaises et des Français qui venaient faire leur devoir d'électeur. Je veux parler du bulletin de la liste socialiste pour les élections européennes. Illisible, sans couleur identifiable. En un mot, introuvable. Sans faire de psychanalyse de comptoir, que traduit une telle erreur de communication, si ce n'est le dysfonctionnement complet de la structure qui la produit, ou son indifférence à l'issue de l'élection ?

Ces élections européennes sont un échec complet pour le parti socialiste, et elles auront sans aucun doute de lourdes conséquences. Le consensus semble se faire à ce sujet. Mais encore faut-il considérer avec la même lucidité les causes de cet échec. Or force est de constater que l'on tente de travestir complètement la vérité sur ce point.

Que commence-t-on à entendre ? Un mensonge qui, à dire vrai, est inlassablement construit et répété depuis la mise en place de la nouvelle direction du parti socialiste. Le mensonge d'un PS qui aurait été à l'agonie en novembre 2008, dans un état de délabrement avancé, tant logistique que moral et intellectuel ; toute l'histoire des premiers mois du mandat de Martine Aubry serait alors celle d'une lutte de titan pour parvenir à remettre à flot ce radeau de la Méduse, étant entendu que, vu l'ampleur de la tâche, il était d'emblée impossible d'espérer la boucler avant les européennes. Il faut attendre, attendre, et attendre encore. Les défaites électorales ne sont plus des aléas possibles : elles deviennent, dans ces conditions, des péripéties prévisibles, voire des fatalités contre lesquelles il faut et il suffit de faire le dos rond. Le temps que la rénovation, enfin ! porte ses fruits.

Redevenons sérieux. Le révisionnisme historique a ses limites. Le PS de novembre 2008, c'est un parti qui sort triomphant d'élections municipales et cantonales qui l'ont vu asseoir un peu plus son hégémonie sur les collectivités locales, un parti qui remplit les meetings et qui déploie une force militante imposante sur le terrain quand le besoin s'en fait sentir – confere la présidentielle 2007. A l'issue du congrès de Reims, Martine Aubry et sa majorité héritent d'un instrument sans doute perfectible, mais aux fondamentaux sains, et aux récents états de service remarquables. Ce qui nous ramène à la débâcle de ce week-end, aux meetings que l'on peine à remplir, pour ne pas dire plus, si l'on se souvient du triste Printemps des libertés. Comment on est-on arrivé là en si peu de temps ?

Notre défaite n'est pas la traduction d'un retard de rénovation de l'appareil socialiste, ni la conséquence automatique de nos divisions du congrès. Elle est d'abord et avant tout le fruit d'une erreur totale, ou plus exactement d'une absence, de ligne politique. Absence qui, pour le coup, remonte bien aux péripéties de Reims.

Que le lecteur me permette ici de lui rafraichir la mémoire. Le premier acte de cette marche programmée vers l'échec est la validation à la sauvette, sans discussion, du Manifesto par Martine Aubry, à peine élue. Texte largement insuffisant, surtout au regard de la gravité de la crise. Texte sans vrai contenu politique autour duquel toute la campagne s'est pourtant construite, comme autour d'un talisman ! A la faiblesse de ce programme, parfait échantillon de ce que la sociale-démocratie européenne peut produire de plus édulcoré et indolore pour le libéralisme économique, est venue s'ajouter la faute originelle d'un décalage que d'aucuns qualifieraient de molletiste – comment à la fois prendre à Paris la pose de la gauche la plus à gauche, et communier à Madrid avec le New Labour et la SPD sur ce « Manifesto » centriste ?

Le second acte de cette marche vers l'échec a incontestablement été le refus d'envisager une conférence européenne de toute la gauche, que j'ai pourtant proposée à de nombreuses reprises, et ce dès la fin de l'année 2008. Un tel sommet aurait permis de construire une dynamique de rassemblement des gauches européennes, pour répondre à la crise, en préparant tous ensemble un plan de transformation du parlement européen (pour en faire un instrument démocratique de transformation sociale) et de constitution d'une vraie puissance publique européenne. Mais cette idée ne rencontra aucun écho, persuadés qu'étaient certains que le « Manifesto », théoriquement commun à tous les socialistes européens, suffisait à se débarrasser à bon compte de l'épineuse question de l'unité de la gauche.

Troisième acte, la constitution abracadabrantesque de nos listes de candidats, faites en dépit du bon sens, de la géographie et des états de service réels, à Strasbourg, des uns et des autres. A ces arrangements de maquignon entre courants vint s'ajouter le mépris avec lequel on traita nos camarades du MRC et du PRG, ne leur donnant aucun ticket d'entrée sur nos listes pour mieux leur faire sentir notre « écrasante » supériorité. Il n'est pas sûr cependant qu'ils regrettent aujourd’hui d'avoir été laissés à l'écart de ce fiasco.

Quatrième et dernier acte, le développement final d'une campagne sans ligne politique, sans discours ni projet portés devant les Français, pour les Français. Bien au contraire, et de façon ô combien révélatrice, les seuls moments vraiment forts de cette campagne furent ceux où nous nous parlâmes à nous-mêmes : la rencontre des « deux camarades » à Rezé, puis le meeting « générationnel » de soutien à Benoît Hamon dans l'Essonne. La question sociale, qui ne se traite pas simplement en participant aux manifestations, a été complètement absente, ce qui explique d'ailleurs largement l'abstention massive dans les quartiers populaires. Pire encore, nous sommes même arrivés à nous faire voler le thème de « L'Europe qui protège » par l'UMP, jouant à plein sur la mystification d'un Nicolas Sarkozy régulateur de la finance mondiale

Faisons un petit peu de politique-fiction. Imaginons que soit encore en place l'ancienne équipe de direction. Que n'aurions-nous entendu – à raison – de la part de l'opposition, celle-la même qui aujourd’hui est à la tête du parti ! Nos têtes auraient été réclamées. Mais revenons à la réalité présente. Le problème n'est pas de désigner tel ou tel responsable à la vindicte populaire. Il est de reconnaître que la situation actuelle n'est pas la faute du passé, mais de ce qui s'est passé depuis quelques mois, depuis, pour être précis, la constitution absurde, à Reims, d'une coalition des anti-, sans projet ni cohésion d'ensemble. Non seulement cette alliance de circonstance n'a pas été capable de profiter de l'avantage idéologique que nous procurait la crise, mais, pire encore, elle a gaspillé les acquis de la synthèse que nous avions construite, avec quelques autres, au Mans, pour dépasser l'opposition entre gauche du oui et gauche du non. Ces acquis auraient dû nous mettre dans la meilleure position pour porter le débat idéologique au sein du PSE, et en finir avec l'héritage inadapté de l'ère Blair-Schröder. A contrario ne peut-on que déplorer, aujourd’hui, l'ampleur du gâchis et des occasions manquées.

Nous sommes profondément dans l'ornière, et nous n'en sortirons pas sans une clarification politique sans ambigüités. Tout rafistolage bureaucratique, consistant à acheter la paix civile en répartissant des sièges entre tous les courants, serait complètement contre-productif. Il faut d'urgence convoquer des États Généraux militants, qui permettent de donner une vraie orientation politique à notre parti, avec une stratégie de rassemblement pour les régionales, et des axes programmatiques forts. Ce travail ne peut se réduire à une fuite en avant et quelques concessions tardives sur les primaires. Il faut d’abord commencer à travailler avec nos plus proches partenaires, en les associant par exemple à la préparation de ces États Généraux. Une convention nationale statutaire devrait, fin octobre, ratifier les résultats de ce travail.

A Martine Aubry, alors, de savoir si elle accepte de porter ce qui sera l'émanation de la volonté des militants.

Julien Dray

mardi 2 juin 2009

Ça suffit


On dirait le scénario d'une de ces comédies policières que produisait naguère le cinéma américain. On pense même à un titre : « Les flics à l'école ». La semaine dernière, six agents de police ont été mobilisés pour appréhender deux enfants, le plus âgé ayant 10 ans, soupçonnés d'avoir emprunté des vélos. Peu après, le ministre de l'Éducation nationale propose un train de mesures censées répondre à cette terrible menace pour la sécurité nationale : portique de détection d'armes à feu à l'entrée des établissements scolaires, constitution d'un corps spécial de police pour surveiller de près écoliers et collégiens. On attend encore de savoir quel rôle pourrait jouer, dans ce dispositif, la nouvelle direction unifiée du renseignement.


On pourrait prendre le parti d'en rire. Mais avouons que l'envie nous en manque, quand nous considérons ce qui, pour le coup, relève moins de la filmographie d'Eddie Murphy que des films les plus sombres sur la criminalité et la violence de rue américaines : l'augmentation continue de l'emprise des bandes et des caïds sur des territoires entiers de la République, dans une sorte de partage territorial désormais acté. Des criminels qui s'enhardissent désormais au point d'ouvrir le feu à l'arme de guerre sur la police, pour montrer leur force. Exactement, malheureusement, comme je l'avais prédit dans État de violence. Il y a maintenant dix ans.


Maintenant, cela suffit. Nous constatons aujourd'hui les conséquences d'une politique menée par les mêmes personnes depuis sept ans. Sept ans marqués par l'augmentation continue des crédits accordés aux forces de police, même en période d'austérité budgétaire, et par une inflation législative sans précédent - 24 lois votées depuis 2002 ! - qui en est même venue à criminaliser non plus des actes, mais des attitudes (hier les attroupements au pied des immeubles, avant peut-être, demain, le port d'une cagoule ou d'un foulard). Sept ans, parallèlement, d'une stratégie systématique de boute-feu médiatique, de mise en scène dramatisée de faits divers pour faire fond sur l'indignation du moment. Et soigneusement éviter toute réflexion approfondie sur les politiques en œuvre mais aussi, et même surtout, toute analyse objective des résultats obtenus. Aujourd'hui, force est de constater l'enkystement d'une criminalité endurcie, avec l'arrogance de l'impunité, dans les banlieues. On veut nous faire croire qu'une loi de plus, ou peut-être une nouvelle élévation du niveau d'armement des agents de police, suffira à régler ce problème. Le devoir de la gauche est désormais très clair : dénoncer avec force cette mystification avec laquelle nous n'avons que trop transigé, embarrassés par notre mauvaise conscience, à tort, sur la question sécuritaire.

Il faut refuser tout consensus dans lequel nous nous laisserions enfermer et culpabiliser, au nom de la défense des victimes. La question de la sécurité doit donner lieu à une rupture claire, et à un affrontement projet contre projet avec la droite. Dénoncer l'absence de résultats et la mécanique médiatique, donc. Mais également clairement mettre en cause les responsables de cette situation : les autorités politiques qui dirigent la police depuis sept ans, et qui préfèrent concentrer leurs efforts sur Julien Coupat, inventant une affaire rocambolesque mais gravissime sur les principes (car, à n'en pas douter, certains à droite rêvent de mettre en oeuvre une stratégie de tension rampante pour criminaliser, au nom d'une prétendue menace d'ultragauche, toute contestation sociale). Porter, ensuite, un projet clair, pour que cette dénonciation ne soit pas interprétée par nos concitoyens comme un coupable angélisme. Mettre un terme à l'usage spectaculaire et télégénique des CRS que l'on promène de banlieues en banlieues une fois les incendies allumés, et revenir à un travail de terrain et de proximité. D'une part, déployer une police d'enquête et d'investigation, une police financière qui s'attelle à démanteler les trafics, d'autre part, rétablir les missions de la police de proximité, pour recréer la confiance et l'encadrement sans lequel le travail de police se fait sans les habitants, voire contre eux. Car c'est cela aussi, la conséquence de cette frénésie, un rapport police-jeunes totalement et durablement dégradé.


Enfin et surtout, construire un système sociale de prévention précoce de la violence, qui coûtera moins cher, et sera plus efficace, tout en respectant un véritable État de droit. Ce qui n'est plus le cas aujourd'hui.

Il est temps pour les socialistes et pour la gauche d'être d'une absolue clarté sur ces questions. Je ne crois pas, je ne crois plus à la possibilité d'un dialogue responsable et raisonnable avec le pouvoir en place à ce sujet. Il a fait la démonstration, tout au long des années qui viennent de s'écouler, que pour lui ce n'était pas l'intérêt général qui primait, ou le devoir républicain de recherche de sécurité, mais au contraire une volonté permanente de manipulation de l'opinion. Nous devons livrer une bataille intransigeante, face à ceux qui sont responsables de la situation actuelle. Nous devons revendiquer notre rapport d'un droit à la sécurité pour tous et partout, respectueux des libertés individuelles et démocratiques, car l'un ne va pas sans les autres. Je n'ai jamais cru à la thèse selon laquelle sur ces questions-là, quelles que soient nos arguments, nous serions toujours en position de faiblesse par rapport à la droite, frappés d'une tare congénitale liée à notre volonté de prendre en compte les déterminants sociaux. C'est désormais au contraire sur ces questions que l'on attend une gauche offensive.


Julien Dray