vendredi 30 octobre 2009

Crise d'identité

Il flotte dans l’air comme un parfum de 2007. A nouveau Nicolas Sarkozy, par l’intermédiaire de son ministre Eric Besson, met sur la table la question de « l’identité nationale », en appelant cette fois-ci à un grand débat national sur « les valeurs de l’identité nationale », pour savoir ce qu’être Français veut dire. Cette initiative tend à la deux fois deux pièges à la gauche. Le premier, celui de refuser le débat, en dénonçant cette idée comme une ruse politique et électoraliste – ce qu’elle est assurément – et en laissant ensuite le terrain libre à l’UMP pour décider seule du contenu de ces travaux, qui seront relayés avec toute la force non seulement du parti majoritaire, mais aussi de l’appareil d’Etat, ne nous y trompons pas. Deuxième piège : celui d’accepter le défi, mais en se rendant directement sur le terrain de la droite, et en acceptant les termes du débats tels qu’ils sont posés par Eric Besson. Pour être clair, le challenge de la gauche est le suivant : répondre à l’offensive, mais le faire en assumant, justement, son identité politique.



On pourrait rappeler que cette proposition d’Eric Besson tombe à point nommé pour la majorité, au moment où les controverses médiatiques s’enchaînent, au moment où le style présidentiel est de plus en plus en décalage avec les valeurs de son électorat de droite traditionnel, au moment où le FN pointe à nouveau le bout de son nez. Au moment, enfin, où les élections régionales se préparent. On pourrait encore s’interroger sur la pertinence d’employer un concept psychologique ou anthropologique – l’identité – pour parler de façon métaphorique d’une entité juridique et politique, une nation (jusqu’à preuve du contraire, une nation n’est pas une personne). On nous objectera sans doute que ce ne sont là que des échappatoires pour refuser d’affronter le cœur du sujet. Examinons-le.



On nous propose de débattre du contenu de l’identité nationale, des valeurs qui la constituent. Valeur : voilà un terme bien flou. Il peut renvoyer pêle-mêle à l’éthique individuelle, aux goûts culturels, aux croyances religieux, et pas seulement : dans ses déclarations, Eric Besson y associe même des symboles, comme la Marseillaise ou le drapeau français. Ce flou est somme toute logique : les valeurs sont du registre de l’individu et de l’intime, et peuvent donc couvrir toute la gamme infini des choix individuels. Il y a sans doute autant de combinaisons de valeurs, en France, qu’il y a de citoyennes et de citoyens. On peut être Français en aimant le « bling bling » ou au contraire en le détestant, en chantant avec joie notre hymne national ou au contraire en contestant ses accents martiaux. On peut être Français en pensant que la France, c’est « la terre », ou en pensant que la France n’est France que quand elle est métissée. Ce n’est pas à l’Etat de trancher sur ce sujet, fut-ce au terme d’un « grand débat » ; en affirmant le contraire, en allant jusqu’à dire qu’il faudrait inculquer de force aux élèves une histoire officielle, glorifiant arbitrairement certains épisodes, on glisse, peut-être sans s’en rendre compte, vers une conception dangereuse de notre société.



Alors où se trouve l’identité nationale ? Il suffit de revenir aux fondamentaux pour le découvrir. La France est un Etat de droit. Comme tout Etat de droit, elle repose – et même plus que d’autres – sur des principes, qui sont ceux de 1789, de la déclaration des droits de l’Homme et du citoyen, et de notre constitution. Etre Français, c’est respecter les droits et les devoirs qui en découlent, et non pas se conformer à un corpus de « valeurs » déterminées par on ne sait qui, au nom d’on ne sait quoi. Gardons en mémoire que parmi les principes de la République, il y a justement celui de laïcité, qui postule notamment la liberté de conscience de tout citoyen, et qui exclut par conséquent de mesurer le degré de « francité » à l’aune, par exemple, de l’amour porté à la Marseillaise, ou de l’identification à tel ou tel moment de notre histoire nationale.



C’est parce la France est d’abord et avant tout un pacte politique et social passé entre ses citoyens, c’est parce qu’elle est une idée, qu’elle n’est d’une part pas strictement liée à un territoire géographique donné – de 1939 à 1945, la France est à Londres avec De Gaulle, pas à Vichy avec Pétain – et qu’elle a longtemps bénéficié, d’autre part, d’un rayonnement intellectuel et culturel à portée universelle.



Voilà une première ébauche de la position que les socialistes et la gauche devraient porter dans le débat qui s’annonce et qui s’amorce. On ne créera pas du consensus factice en essayant d’imposer à tous les Français une liste de valeurs validées en haut lieu, et ne faisant sans doute même pas l’unanimité dans le camp politique qui les portes. On ferait mieux d’ailleurs de s’interroger sur les raisons du dissensus croissant entre les Français des ghettos culturels, économiques, sociaux et le reste de la Nation ; dissensus né, justement, de la dégradation et de l’insuffisance de l’action publique dans les quartiers déshérités. Sécurité sociale, services publics : elle est aussi là, l’identité nationale, dans ces projets émancipateurs qui sont directement issus de nos principes républicains. Le combat pour la justice sociale (et donc la cohésion nationale) n’est pas étranger à l’interrogation sur la définition de la France ; il y est au contraire tout à fait central. A la gauche et aux socialistes d’en faire la démonstration pour répondre à Eric Besson.




Julien Dray et Romain Pigenel

jeudi 29 octobre 2009

L'Interview de Julien Dray dans Paris Match

Julien Dray remet les pendules à l’heure

Avec sa femme, auprès de qui il vit depuis plus de trente ans, et leurs trois enfants, Julien Dray habite dans un loft du XIXe arrondisssement de Paris. Il estime ses revenus à 15 000 euros mensuels. Son fils aîné, Simon, 20 ans, qui a une vraie passion pour les très gros tracteurs, veut devenir ingénieur agronome. | Photo Daniel Cohen

Paru dans Match

Dans un livre sans langue de bois, le député de l’Essonne règle ses comptes avec ceux qui l’accusent de détournement d’argent

Interview Sylvie Santini - Paris Match

« Il n’y a pas de caverne d’Ali Baba chez Julien Dray. » Le député de l’Essonne, figure du PS, est furieux contre la presse et le portrait d’homme aux goûts de luxe, « amateur compulsif » de montres, qui aurait été fait de lui. Après « Le Point », « L’Est républicain » et « Le Monde », c’était « Libération » qu’il poursuivait en diffamation devant le tribunal, le vendredi 23 octobre. Depuis décembre 2008, Julien Dray, 54 ans, fait l’objet d’une enquête préliminaire pour abus de confiance. Peu de mois ­auparavant, Tracfin, la cellule anti-blanchiment du ministère des Finances, avait détecté des mouvements de fonds suspects entre le compte privé du vice-président du conseil régional d’Ile-de-France et deux associations dont il est proche, SOS Racisme – qu’il fonda en 1984 – et l’organisation lycéenne FIDL. Alors qu’il récuse toute malversation, l’ancien « pote » dit à Match son aversion pour les cabales et les « meutes ». Le parquet de Paris devrait se prononcer sur son cas avant décembre.

Paris Match. Vous acceptez de poser en famille alors que vous dénoncez, dans votre livre-plaidoyer 1, la “dérive de la presse”, sa “demande pressante d’une pseudo-transparence totale” et de “déballage de la vie intime”. Où est la logique ?
Julien Dray. Je reste très attaché à une stricte séparation entre vie privée et vie publique. Mais celle-ci n’a pas été respectée à mon endroit depuis le début de mon “affaire”. Plus grave encore, on a en permanence fabriqué un personnage contraire à la vérité. En accord avec ma famille, j’ai juste voulu montrer qu’il y a aussi, justement, une famille dans l’affaire Dray. Des personnes qui n’ont rien à voir avec tout cela et qui ont été prises en otages dans une campagne bien organisée.

Un peu facile de dénoncer une cabale. Où en êtes-vous, un an après le déclenchement de l’enquête ?
Dans les semaines à venir, le procureur doit rendre ses décisions. Nous lui avons remis des ­documents, ces dernières semaines, qui lèvent à mon sens beaucoup d’interrogations. J’observe que, avec le temps qui passe, les certitudes initiales s’estompent. Regardez : vendredi dernier, au bout de dix mois, le directeur de Tracfin, par une lettre rendue publique dans le procès qui m’oppose à “Libération”, a reconnu qu’un rapport de sa cellule ne peut à lui seul fonder aucune certitude juridique. C’est ce que j’ai démontré dans mon livre, sur ce rapport qui a servi de base à mon accusation. Certains médias ont donc instruit un procès médiatique, à ­sensation, sans aucune vérification élémentaire sur la vérité des faits.

Quelle est cette “vérité” ?
L’enquête n’a pas révélé la vaste entreprise de corruption supposée, ni un mode de vie fastueux. La ­caverne d’Ali Baba de Julien Dray n’existe pas... Quant aux associations mises en cause, que ce soit SOS Racisme ou la FIDL, elles font des choses formidables avec des bouts de ficelle budgétaires. En tant qu’élu, si l’on veut parler de gaspillage ou de mauvaise gestion, je peux vous le dire, ce n’est pas là qu’il faut chercher. On peut toujours contester une décision, mais cela n’a rien à voir avec des mauvaises intentions ou des malversations.

Comment expliquez-vous qu’il y ait eu, dès le début, si peu de gens pour vous soutenir au PS, comme si ce qui vous arrivait ne faisait que confirmer votre “mauvaise ­réputation” ?
“Mauvaise réputation”, qu’est-ce que c’est que cette rumeur qui vérifie le proverbe : “Qui veut noyer son chien l’accuse d’avoir la rage ?” Ma vie est simple, transparente – trop peut-être –, et j’assume mes passions et mes relations amicales. Tout le monde me connaît, je ne cache rien et voilà, une rumeur circule et est colportée. Cela fait vingt ans qu’on parle du prétendu trésor caché de SOS Racisme. Et puis quoi encore ? Mais il est vrai que, ces derniers mois, j’ai eu le sentiment que certains de mes amis politiques, pour reprendre une expression de Malek Boutih, se comportaient comme le croque-mort de Lucky Luke qui passe son temps à mesurer la taille du cercueil.

Qui a voulu “tuer” Julien Dray ? Des noms !
Vous voulez que je fasse à autrui ce qu’on m’a fait, pour me venger ? Je sais ce que je dois savoir sur l’origine et le déroulement de cette ­affaire. Chaque jour qui passe me permet de mieux cerner tout cela. S’il n’y a pas de complot, il y a une meute, et des individus qui l’ont nourrie régulièrement. Faites la comparaison avec une avalanche : aucun flocon ne se sent responsable.

Pas de main invisible, donc ?
Il y a une dénonciation ­calomnieuse. Elle est écoutée par la cellule Tracfin, mise en scène et instrumentalisée. Pour aboutir à un rapport entièrement à charge, qui va prendre en otage toute la chaîne ­judiciaire. Des adversaires politiques trouvent là, enfin, matière à revanche.

Mais encore une fois, qui ? Vous semblez désigner plutôt vos amis du PS que l’UMP. Vous êtes d’ailleurs proche de Nicolas Sarkozy, que vous tutoyez et qui vous a fait des offres en 2007. Vous aviez également vos entrées à l’Elysée au temps de Jacques ­Chirac, en tant qu’ami de sa fille Claude... Vous pratiquez l’ouverture à droite !
Je ne pense pas que l’on est davantage de gauche lorsqu’on ne serre pas la main d’un homme de droite. Je tutoie Nicolas Sarkozy parce qu’on se connaît depuis vingt ans et que, en politique, ou bien vous vous détestez d’emblée ou bien vous apprenez à vous respecter. Cela crée, dans le temps, des liens humains. Je ne parle pas de connivence. Je crois d’ailleurs que je n’ai pas ménagé Jacques ­Chirac en son temps – ni Nicolas Sarkozy. Mais j’ai des règles, et je ne crois pas que tout est permis : coups bas, anathèmes, mises en cause ­personnelles... Autant de facilités pour ceux qui n’ont pas beaucoup d’idées.

Qui serait assez machiavélique au PS pour vouloir votre peau ? Les strauss-kahniens ? Aux auteurs d’un livre dénonçant les arnaques du congrès de Reims 2, vous avez confié que, à travers vous, c’était “Royal qu’il fallait atteindre”... Etes-vous, en tant qu’ex-allié de la présidente de Poitou-Charentes, la victime collatérale du “Tout sauf Ségolène” ?
Non aux deux questions. Maintenant, que, au départ, certains aient voulu atteindre Ségolène par ricochet, c’est possible. Tout comme, à n’en pas douter, je le sens bien, on veut m’empêcher d’être aux côtés de mes camarades dans la bataille des régionales. Peut-être que ceci explique cela.

Benoît Hamon a annoncé qu’il se verrait bien sur les listes des régionales en Ile-de-France, où l’on semble ne plus vouloir de vous... Serait-ce à lui, votre ancien allié du NPS, que profite le crime ? Vous l’avez d’ailleurs vertement étrillé pour ses propos sur Frédéric Mitterrand.
Au PS, et c’est normal, chacun a un jour ou l’autre été amené à faire un bout de chemin avec tel ou tel autre. Avec Benoît Hamon, pour ma part, cela n’a duré que trois mois, il y a maintenant sept ans. Je ne partage pas sa manière, apprise au MJS, de faire de la politique. J’avais en son temps fustigé cela dans une formule trop sévère et un peu caricaturale, “l’école du vice”. En tant que porte-parole, j’ai quand même le sentiment, parfois, qu’il parle en son nom, pas en celui du PS. Il s’est attribué une liberté qu’aucun de ses prédécesseurs n’a eue. Je me suis donc permis de lui rappeler le devoir d’un porte-parole, qui doit toujours défendre tout son parti, même ceux qu’il n’aime pas. Et lorsqu’il a une opinion personnelle, de la présenter comme telle.

Le parti doit “changer ou mourir”, disiez-vous en 2007 dans “Règlements de comptes” 3... A-t-il changé ?
Non. Et je pense qu’on ne peut pas vivre simplement de la dénonciation de l’exercice du pouvoir par Nicolas Sarkozy. Le PS ne s’est pas remis sur les rails de la construction d’une véritable alternative idéologique à la droite. Il fonctionne au coup par coup, mais je ne vois pas se dessiner un projet et une politique nouvelle. Or nous sommes engagés dans un contre-la-montre. Il faut répondre à la montée des peurs, au déclassement des classes moyennes, au défi des finances ­publiques. Renouer avec l’optimisme dans l’histoire, redonner confiance dans le collectif, défendre l’intérêt général et lui redonner un sens, en matière fiscale notamment. Je vais essayer d’y travailler, comme je l’ai fait il y a dix ans au sujet de la sécurité et des violences. Il faut désormais assumer des ruptures radicales, tant sur les institutions que sur la gestion de l’économie. Par exemple, je n’aime définitivement pas ce système présidentiel qui produit naturellement une hyper-concentration des pouvoirs. Il faut rouvrir ce débat. De même, sur le plan économique, il faut s’attaquer au mythe de la libre entreprise et du libre-échange. Je crois plus que jamais à la nécessité d’un Etat stratège, avec la souplesse de renationaliser quand il y en a besoin, mais aussi de privatiser des actifs quand ils n’ont rien à voir avec l’intérêt collectif.

Et l’angoisse de cette épreuve judiciaire, comment la surmontez-vous ? Les amis, la famille ?
J’ai toujours fonctionné en tribu. Je suis un méditerranéen, né sur l’autre rive [en Algérie]. J’ai besoin des autres et je leur donne beaucoup. Ma femme, Catherine, avec qui je vis depuis plus de trente ans, a été très présente. Comme le reste de la famille et tous mes amis, qui ne m’ont pas fait défection. Le petit plus dans cette histoire, c’est qu’on a même reconstitué le noyau dur des “potes” des années 84-86. Personne ne manque ! Et on a ­retrouvé le plaisir de se voir régulièrement. Je fais du sport, aussi... Ça ne se voit pas parce que je grignote tout le temps et que j’aime le cho­colat, mais j’en fais trois heures par ­semaine depuis vingt ans.

Du sport ? En voilà un scoop ! Et cet autre sport qu’est la collectionnite de montres ?
Je n’ai pas de co-llec-tion, malheureusement ! Je n’arrête pas de l’expliquer...

Cela mérite une explication, en effet. Comment peut-on avoir des montres de collection et pas de collection de montres ?
Il y a des milliers d’amateurs comme moi. Je l’ai dit, j’aime les montres anciennes. Le plaisir, c’est de les porter, de connaître leur histoire, de les restaurer, pas de les mettre dans un coffre. Un amateur en possède quatre ou cinq. Jamais plus. Il les revend, parfois à perte, pour pouvoir en racheter une autre quand il a de nouveau un peu d’argent. Mais ce n’est pas du patrimoine ; c’est une passion.

1. « L’épreuve », de Julien Dray, éd. Le Cherche Midi.
2. « Hold-uPS, arnaques et trahisons », Antonin André et Karim Rissouli, éd. du Moment.
3. De Julien Dray, éd. Hachette Littératures. Point final

vendredi 23 octobre 2009

LES QUESTIONS DU MERCREDI - France Inter/"Le Monde" avec Dailymotion Julien Dray : "Il y a des dérives médiatiques" LE MONDE | 22.10.09 |

Serez-vous candidat aux élections régionales en Ile-de-France ?


Ce n'est pas moi qui vais décider.

Apparemment, le PS n'a pas tellement envie de vous voir arriver...

Je constate que les choses ne sont pas aussi simples que je l'espérais. Si, comme je l'ai entendu dire récemment par le président de la région, mon travail a été correctement fait, je suis candidat à continuer avec l'équipe avec laquelle j'ai travaillé.

En l'occurrence, ce n'est pas votre travail à la région qui est en cause, c'est l'enquête de police qui a été menée sur vous et qui risque de déboucher sur une mise en examen. Ne valait-il pas mieux mettre vos ambitions politiques entre parenthèses tant que cette affaire n'est pas réglée ?

Ce sont les conseils amicaux que certains veulent me donner. Mais moi, j'estime que je n'ai rien à me reprocher. J'estime que, si le Parti socialiste m'avait soutenu comme il aurait dû le faire, après une explication loyale, droit dans les yeux, on n'en serait pas là... Je ne demandais pas à Martine Aubry de prendre ma défense personnelle, ça, je suis capable de m'en occuper. Je lui demandais de rappeler un certain nombre de principes : la présomption d'innocence, la préservation de la vie personnelle, du secret bancaire. Tout ça a été violé, allègrement.

On va rappeler les faits : un rapport d'enquête dit que vous auriez reçu 1,6 million d'euros entre 2005 et 2008 de différents comptes, et notamment de comptes d'associations comme SOS-Racisme ou la FIDL...

Ce que vous dites est complètement faux. Chacun colporte des informations qu'il n'a pas vérifiées. J'ai fourni au procureur de la République un rapport signé par deux experts-comptables incontestés qui montre que ce chiffre n'existe pas : il n'y a pas de transfert de compte. Ça n'existe pas. Tracfin a fait un rapport, "truqué", tronqué. C'est une affaire totalement politique qui est née de ce que j'ai appelé une dénonciation calomnieuse.

Qui gênez-vous ?

Mais beaucoup de gens ! Julien Dray, c'est quelqu'un qui dérange, qui énerve et, dans l'establishment socialiste, j'ai été candidat au poste de premier secrétaire. A ce moment-là, certains au PS se sont dit : "Il y en a marre, si on peut s'en débarrasser une bonne fois pour toutes, tant mieux !" Ça fait déjà plusieurs semaines que je dis que l'origine de l'affaire vient de la gauche et non de la droite.

Dans votre livre "L'Epreuve" (éditions Le Cherche Midi), vous tapez sur les médias, exactement comme le fait Nicolas Sarkozy aujourd'hui...

Il y a des dérives médiatiques, vous ne pouvez pas le contester ! Une perquisition a lieu chez moi, le 19 décembre. Avant même qu'elle ait commencé, elle était annoncée dans un journal. Et le contenu même des reproches qui me sont faits, que moi, je ne connais même pas, sont déjà dans le journal... Je suis pour la liberté de la presse, je veux bien qu'on me traîne dans la boue s'il le faut, mais qu'on prenne le temps de vérifier les informations. J'ai pris des directions de rédaction en flagrant délit de manipulation.

Comment réagissez-vous à l'élection annoncée de Jean Sarkozy dans les Hauts-de-Seine...

Il faut se méfier des emballements médiatiques. A un moment donné, vous vous retrouvez sous un tir croisé, vous ne savez plus d'où ça tombe. Il faut faire la part des choses. Quand j'entends, y compris certains responsables socialistes, expliquer qu'on installe Jean Sarkozy à l'EPAD pour préparer la campagne présidentielle de son père et aller faire des montages financiers, c'est du baratin. Quand on le critique parce qu'il n'a pas de diplôme ou qu'il est trop jeune, ce sont des arguments que je n'admets pas. En revanche, quand on le met en cause parce qu'il s'appelle Jean Sarkozy, je peux comprendre. Son cas est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Parce qu'avant cela il y a eu beaucoup de nominations à des postes stratégiques dans les entreprises publiques, les organismes financiers, l'audiovisuel public... Une toile s'est tissée qui pose problème.

mardi 20 octobre 2009

Leçons d’un week-end

Ce n’était pas ma première sortie médiatique depuis le début de mon « affaire », ni même depuis la parution du livre que je lui ai consacré – L’Epreuve. Mais il n’empêche : ma participation à l’émission de Laurent Ruquier, samedi soir, avait un goût particulier, et une belle charge d’émotion. J’ai apprécié qu’on me laisse le temps d’expliquer posément mes positions, que le temps du débat soit pris et assumé. Et j’ai encore plus apprécié les nombreux messages de soutien que vous m’avez adressés à cette occasion, par mail, sur Facebook, et bien sûr sur ce blog. Non pas qu’ils m’étonnent ; car je suis bien placé pour savoir, depuis le début de cette passe pénible que je traverse, que le peuple de gauche, les militants, les sympathisants, ne manquent jamais à l’appel pour dénoncer les injustices ou les lynchages. Je vous remercie donc une nouvelle fois très sincèrement pour ce soutien ferme et chaleureux. J’ai le sentiment que le voile de désinformation et de diffamation que certains avaient méticuleusement contribué à tisser depuis le mois de janvier commence enfin à se dissiper. Bien entendu, de courageux anonymes continuent à se répandre en insultes et accusations rocambolesques dans les commentaires des sites d’information, feignant de croire que de lourdes zones d’ombre continuent de peser sur moi. Comme si je ne m’étais pas déjà expliqué en long, en large et en travers, dans les médias ou dans mon livre. Je ne suis pas dupe : l’action de ces calomnieurs masqués est très concertée, pour ne pas dire organisée, et leur rhétorique suit les canons d’une certaine droite – extrême – qui ne m’a jamais pardonné mes combats politiques. Et c’est tant mieux ! Hommage du vice à la vertu ? Comme je le disais au début de l’été, les chiens aboient, la caravane passe.

Cela nous ramène à la polémique déclenchée par les propos de Jacques Séguela, prenant ma défense lors de la même émission en accusant Internet de mettre en relation tous les hommes entre eux, et de pouvoir servir à propager des rumeurs pour abattre la réputation d’un homme en un tour de main. J’ai contesté cette analyse sur le plateau, mais je crois que mon intervention a été coupée dans les vidéos qui circulent de l’émission. Je vais donc ici redonner ma position. Il y a à mes yeux deux Internets, que j’ai découverts, je l’avoue, durant les derniers mois. Il y a bien un Internet sordide, qui colporte mensonges et ragots ; un Internet très majoritairement anonyme, et qui se limite aux commentaires d’articles et aux forums de discussion. Et puis il y a un autre Internet qui rattrape largement le premier ; un Internet où on discute, débat, transmet des informations ignorées des grands médias traditionnels. C’est notamment l’univers des blogs, qui de façon croissante, malheureusement (ou heureusement), vient pallier la déroute qualitative de la presse française, qu’elle soit « papier » ou en ligne. Des blogs qui produisent investigations, recherches, analyses, et contribuent donc de toutes ces façons à vivifier la démocratie.

Venons-en à la presse, enfin. J’ai eu l’amère confirmation lundi de tout ce que j’en disais dans mon livre, en lisant un article du Figaro à mon sujet alternant biais d’analyse, informations erronées et travestissement de la réalité. La thèse de ce papier est simple : toutes mes actions politiques actuelles viseraient à prendre le contrepied du PS, et à plaire secrètement à Nicolas Sarkozy. Je vais aller ici jusqu’au bout de ce que le journaliste n’a pas osé écrire : « plaire à Nicolas Sarkozy pour être tiré d’affaire dans ses ennuis judiciaires ». Que dire de cette interprétation des faits, sinon qu’elle prouve par A+B que son auteur n’a lu ni mon livre (il sous-entend pourtant le contraire en écrivant que j’y "attaque violemment Ségolène Royal" – ce qui est absolument faux) ni mes prises de position écrites des derniers jours ? Si ce n’était pas le cas – s’il avait fait son travail – il aurait su que si j’attaque « violemment » quelque chose, ce sont bien les atteintes répétées à l’Etat de droit, et la prise en main par un réseau personnel des postes clés de l’économie et de l’administration, qui sont toutes le fait du Président de la République. Plus exactement, je ne les combats pas « violemment », d’ailleurs, mais résolument. Car je ne crois pas que le combat politique autorise n’importe quel argument – ce dont je me suis déjà expliqué ici. L’antisarkozysme primaire renforce celui qu’il est censé abattre. La victoire de David Douillet dans les Yvelines en est une nouvelle preuve : comment expliquer que l’UMP soit reconduite, à un moment où l’opinion est saturée d’antisarkozysme, suite à la polémique sur Frédéric Mitterrand et à celle sur l’EPAD ? La gauche a de toute évidence, actuellement, un problème d’identité, et un problème de hiérarchisation de ses cibles et de ses priorités. Pourquoi ne mène-t-elle pas les combats qui s’imposent, sur Gandrange, sur le pouvoir d’achat ?

Il n’y a, dit-on, pire sourd que celui qui ne veut entendre. Et pire aveugle que celui qui ne veut pas lire ?

Julien Dray

mercredi 14 octobre 2009

Comment s’opposer à Nicolas Sarkozy

Un débat lancinant tourne sans fin, au sein de la gauche, depuis l'élection présidentielle. Comment s'opposer à Nicolas Sarkozy ? On pourrait croire que depuis le temps - deux ans désormais - des leçons ont été tirées des échecs et des réussites en ce domaine. Malheureusement, ces deux mêmes années, et l'actualité récente tout particulièrement, prouvent qu'il n'en est rien. A chaque étape, on reproduit les mêmes erreurs : caricature et victimisation. Pour le plus grand bénéfice, au bout du compte, de celui qu’on voudrait atteindre.


Mettons les choses au point une fois pour toutes : je n'ai aucune complaisance pour le pouvoir en place, contrairement à ce qu'aimeraient laisser entendre certains, qui se recrutent d’ailleurs souvent parmi ceux dont je remets en cause la façon de s'opposer. Je n'admets pas ces petites remarques, que je connais bien, sur on ne sait quelle tentation de l'ouverture qui serait mienne - ou pire. Je ne suis pas de ceux qui côté face se répandent en grandes imprécations contre Matignon et l’Elysée, mais, côté pile, connaissent les bonnes allées du pouvoir, les bons numéros de téléphone, dès qu'il s'agit d'obtenir une quelconque faveur. Par ailleurs, ce qui m'est arrivé durant les dix derniers mois ne donne pas l'impression, je crois, d'une grande tendresse du pouvoir à mon égard.


Être un opposant : oui. Mais pas un opposant stérile, inefficace, ou qui, pire encore, finit par servir la cause de ceux qu'il est censé combattre.


Je n'aime pas les curées, les meutes, les lapidations et les lynchages médiatiques. Je ne les ai jamais aimés, je les aime, au terme de cette année, moins que jamais. Je les considère comme toujours suspects, car ils sont toujours frappés du sceau de l’irrationalité et de la violence aveugle. Confusion des faits, confusion des valeurs, confusion du jugement. Elles participent d'une logique sacrificielle dans laquelle il faut sans arrêt de nouvelles têtes à faire tomber, comme dérivatif aux frustrations et aux souffrances liées à des problèmes bien réels, que l'on se garde bien d'attaquer directement, eux. Qu'importe au fond que les têtes tombent à tort ou à raison : il faut qu'elles tombent, un point c'est tout ! La gauche, par son histoire, comme par ses valeurs, ne peut en aucun cas se prêter à pareille tentation, qui, sans même parler de son inefficacité, viole nos principes et notre éthique humaniste.


C'est au titre de ces convictions que je suis intervenu dans les deux controverses médiatiques des derniers jours - celle concernant Frédéric Mitterrand (sur laquelle je me suis exprimé dans une tribune précédente), celle concernant Jean Sarkozy - parce que je voyais trop bien comment elles exemplifiaient cette dérive que je viens de décrire. A chaque fois on observe le même processus : une ignorance (subie ou entretenue) des faits, qui nourrit la confusion ; confusion qui permet, à son tour, la démagogie. Démagogie qui n'est jamais une tactique efficace, même d'un point de vue totalement cynique et utilitariste, car elle pêche toujours de la même façon : elle prend les gens (le "peuple", « l’opinion ») pour plus bêtes qu'ils ne sont. Or « l’opinion » n’est ni stupide ni dépourvue de bon sens, et passé le moment de l’émotion généralisée, elle finit toujours par se rappeler au bon souvenir de ceux qui ont brandi des fourches, et réclamé des têtes.


Nous en revenons donc à la même question : comment nous opposer efficacement ? Les médias ne nous facilitent pas la tâche, cela est vrai. Non qu’ils ne nous donnent pas la parole, bien au contraire même : ils nous incitent insidieusement à réagir selon des modalités qui conviennent à leur propre logique - faire du bruit, du scandale, de la polémique virulente, pour "vendre du papier" ou faire monter l’audience. Au lieu d'imposer sa propre communication, la gauche se laisse guider par eux, croyant s'attirer leurs bonnes grâces, mais ne faisant que nourrir une machine qui se retournera au bout du compte contre elle, en un effet boomerang dévastateur. Sur l'affaire du jour par exemple : on attaque la candidature de Jean Sarkozy à la présidence de l'EPAD sur sa jeunesse et sur son manque de compétence. Que se passera-t-il quand le parti socialiste, à son tour, présentera des jeunes candidats à des postes au nom du renouvellement, avec les meilleures intentions du monde ? Ou des candidats n'ayant pas fait d'études longues ? Que dira-t-on quand on viendra nous expliquer que trop jeune ou sans diplôme, on n’a aucune qualification – et quand on nous rappellera que c’est au nom de ces principes que l’on a mené une campagne médiatique contre le fils du président de la République ?


C’est l’honneur du combat politique que d’être un engagement total. Mais cela n’implique pas que tous les coups soient permis. Comme frapper le fils pour tenter d’atteindre le père. Ce qu’il y a de révoltant, c’est le système de placement de proches du président à la tête des banques, des administrations. Là, on est dans la nomination de complaisance, le fait du prince, le vrai népotisme. On est face à la constitution d’une véritable toile d’araignée, qui contraindra la gauche, quand elle reviendra au pouvoir, à remplacer quasi systématiquement les hauts fonctionnaires en poste, pour ne pas avoir une administration qui lui est a priori hostile. On glisse en fait doucement, du fait de la pratique sarkozyste du quinquennat présidentiel, vers un spoil system à l’américaine, où il n’y a plus de présomption de neutralité chez les grands serviteurs de l'État. Cela, il fallait le dénoncer courageusement, mener de vraies campagnes de mobilisation de l’opinion, pour pointer les atteintes portées à l'État de droit. Mais force est de constater que la gauche n’a pas fait ce travail. Elle préfère se rattraper aujourd’hui sur une cible moins coriace, et, pense-t-on, plus consensuelle.


Alors bien sûr, elle fait sourire et elle interroge, cette élection (car le poste de directeur de l’EPAD n’est pas attribué par stricte nomination, il faut le rappeler) qui semble faire partie d’un cursus honorum local taillé sur mesure pour le jeune homme. Il fallait publiquement s’en amuser, en recadrant le débat sur les vrais problèmes – la toile d’araignée – dont elle n’est qu’un épiphénomène. Il ne fallait en aucun cas se jeter dessus avidement, comme sur un os à ronger, donnant le sentiment qu’on frappait le fils car on n'était pas capable de s'attaquer au père. En reprenant les arguments glissés et attendus par les médias (l'âge, le diplôme), on donne le sentiment d'un règlement de compte personnel. Mais les refuser ne veut pas dire que l'on cautionne ce qui a été fait ; et de ce point de vue, ce sont les interventions du père en faveur de son fils qu'il faut attaquer, et pas le fils. Sinon on esquive la question première, la seule qu'il faut attaquer, celle qui est vraiment politique : une toile se tisse. En l'esquivant par des attaques personnelles, on laisse tout l'espace à Nicolas Sarkozy pour venir ensuite se plaindre, jouer à la victime, et montrer à l’opinion comment l’opposition se permet des attaques sous la ceinture à son égard.


On croit porter au président les coups les plus durs qui soient ; on lui apporte en fait sur un plateau les moyens de faire diversion. Et pendant ce temps le chômage progresse, le pouvoir d’achat recule. Deux promesses sur lesquelles Nicolas Sarkozy fut élu. J’écrivais il y a deux ans : pour combattre l’ex-ministre de l’Intérieur, il a une seule règle d’or – only facts. Revenir sans cesse aux faits signifiants, aux chiffres, aux résultats des politiques menées, les comparer à ses promesses, toujours. Refuser de s’essouffler à suivre sa fuite en avant, sa course à la « réforme », qui a justement pour but de désorienter l’opposition, en la forçant à réagir chaque semaine sur un sujet différent, sans logique d’ensemble ni perspective temporelle large. Jamais tout cela n’a été aussi vrai.


Julien Dray

vendredi 9 octobre 2009

La forme et le fond

Je me permets pour une fois de juger le porte-parole du Parti socialiste, au sujet, justement, de l’exercice de sa fonction de porte-parole. J’ai été amené à le faire une première fois mercredi dernier sur RTL, en exprimant mon désaccord sur sa façon de traiter « l’affaire » Frédéric Mitterrand. La fonction de porte-parole implique des devoirs, et ne donne pas simplement le droit à la parole.


Lorsque le porte-parole parle, il ne parle pas en son nom propre, mais au nom de tout le parti. Et pas seulement de la majorité du parti, d’ailleurs.


On pouvait se dire que durant ses premiers mois à ce poste, Benoit Hamon, inexpérimenté, apprenait cette difficile fonction, et qu’il était donc normal de lui accorder le bénéfice du doute – de la découverte, du temps de l’apprentissage. Mais nous n’en sommes plus là. Et force est de constater que ce qui pouvait au départ passer pour des erreurs de rodage devient désormais systématique. Or, encore une fois, quand Benoit Hamon parle, il impose de facto sa position aux militantes et aux militants. Et cela n’est plus acceptable. Surtout quand cela devient une tactique de mise au pied du mur de tout le parti socialiste.


Il faut mettre un terme à cette ligne de conduite permanente. On ne peut pas venir sans arrêt donner des leçons sur la discipline et la fraternité, et être en même temps celui qui organise le dysfonctionnement du parti.


Ceci pour la forme. Mais le fond la rejoint avec la dernière intervention de notre porte-parole au sujet de Frédéric Mitterrand. Intervention qui pose beaucoup de problèmes, d’autant qu’elle a été revendiquée et assumée par la suite par lui-même sur RTL, et par certains de ses proches.


Grave erreur : ne pas avoir compris que l’offensive de Marine Le Pen contre Frédéric Mitterrand n’est pas un coup politique anodin, parmi d’autres, mais bien l’acte inaugural d’une nouvelle stratégie pour son parti, coïncidant avec la prise de pouvoir en son sein de l’héritière. Une nouvelle stratégie qui va consister à adopter, comme cela a été le cas aux Pays Bas, un discours néoconservateur sur l’ordre moral, mélangeant pêle-mêle imprécations contre le cosmopolitisme, instrumentalisation de toutes les peurs (dont celles sur les crimes sexuels), dénonciation du droit à l’avortement, campagne pour le retour de la peine de mort ... Le porte-parole du Parti socialiste, par sa précipitation à bondir sur la polémique sans analyse préalable suffisante, n’a fait que valider cette stratégie. Et sa précipitation a été d’autant plus grave qu’allégrement le Front National a opéré une confusion dans l’opinion entre homosexualité, et pédophilie.


Il y a une tentation permanente, dans la société française, à ouvrir le débat sur l’ordre moral. Le Front National va tenter de regagner du terrain en menant une bataille sur ce sujet. Et dans cette bataille les socialistes doivent assumer leur identité, comme François Mitterrand en son temps, ou Lionel Jospin avec le PACS, ont su le faire. Pédophilie, tourisme sexuel : évidemment, tout ce qui a trait à l’exploitation des individus est injustifiable, condamnable, et doit être combattu par les socialistes. Tout comme les lynchages, les procès d’intention, les caricatures, les raccourcis, l’utilisation de la vie privée des gens. Autant de procédés qui sont diamétralement opposés au combat que nous menons pour l’émancipation et le droit des individus.


Quelle aurait dû être la bonne position pour un porte-parole du Parti socialiste ? D’abord rappeler en temps et en heure au ministre de la culture que son amitié pour Roman Polanski ne justifie pas ses propos imprudents à son égard, car le viol d’une mineure de 13 ans est un crime condamnable, quel qu’en soit l’auteur. S’étonner parallèlement du fonctionnement de la justice américaine. Puis dans le moment présent, réaffirmer que nous sommes contre l’ordre moral, et que nous reconnaissons un droit inaliénable à l’homosexualité ; dénoncer l’amalgame entre homosexuels et pédophiles ; demander au ministre d’apporter toute la lumière sur un livre qui peut faire question – tout en gardant en mémoire qu’un récit, même revendiqué comme autobiographique, reste un récit, et ne saurait donc avoir le même rapport à la réalité qu’une déposition de police.


En procédant de la façon inverse, Benoit Hamon n’a pas rendu service aux socialistes.


Julien Dray

jeudi 1 octobre 2009

Tout va bien !

Morne début de semaine pour la gauche. L'effondrement électoral de la SPD vient confirmer le « paradoxe » que tout le monde pointe depuis un an : alors que la crise financière et économique semble donner raison à la sociale-démocratie, elle profite à la droite, dans ses versions conservatrice ou – plus étonnant encore – franchement libérale. La montée en puissance des libéraux allemands du FDP au scrutin de dimanche vient encore renforcer ce pied de nez à ce que devrait être la logique politique.


Si la sociale-démocratie a été battue au niveau européen en juin, et aujourd'hui en Allemagne, c'est bien qu'elle ne répond plus, tant par ses idées que par les structures qui les portent, à la situation politique, et aux femmes et aux hommes qui devraient se reconnaître en elle.


De deux choses l'une. Soit la sociale-démocratie est victime d'un terrible malentendu : faute d'un bon « leadership », d'un système d'alliance opérationnel et/ou d'appareil politique en plein état de fonctionnement et de communication, elle serait incapable de se faire entendre des électeurs, mais aurait malgré tout raison. C'est grosso modo la thèse que suppose l'actuel processus de rénovation du parti socialiste. Soit elle a véritablement épuisé son programme, qu'il ait été repris et intégré par l'ensemble du spectre politique, ou qu'il soit inadapté aux défis de l'époque.


La seconde hypothèse a raison sur un point : le compromis social-démocrate traditionnel entre État, salariés et entreprises n’existe plus. Mais pour autant, on ne voit pas en quoi les valeurs fondamentales du socialisme, à commencer par celle-là même de compromis, sont dépassées. Des forces comme le Parti de Gauche en France, ou Die Linke en Allemagne, peuvent bien faire de la critique de la sociale-démocratie leur fonds de commerce électoral, on peine toujours à voir quel modèle alternatif positif elles défendent, et en quoi leurs – relatifs – succès électoraux relèvent plus d'une adhésion sincère des électeurs que de la matérialisation de la colère de ceux-ci envers les partis socialistes. Quant à l'écologie politique qui a, depuis quelques mois, le vent en poupe, son récent soutien sans nuance à la taxation écologique du gouvernement Fillon, qui accable un peu plus encore les classes moyennes, montre bien qu'elle ne saurait prétendre incarner à elle seule le rôle et les idéaux de la gauche.


Reste la première hypothèse, celle de la simple nécessité d'une « rénovation » : une stratégie de replâtrages successifs, partant du principe que la somme des petites retouches finit par changer l'ensemble du bâtiment. Un coup, une opération de communication avec les intellectuels, le coup suivant, un referendum sur le fonctionnement du parti ; un autre coup encore, une convention sur l'économie. Cette ligne n'est pas absurde en soi, et aurait eu du sens en 2002 ou en 2005. Mais elle est complètement inadaptée à l'urgence et à la gravité du contexte actuel.


A cause de la somme des ratés des derniers mois. Mais également, et peut-être surtout, à cause de la parution du livre sur le congrès de Reims, et de la gestion de cette parution par les responsables socialistes. Sans doute n'apprend-il pas grand chose aux habitués et aux experts de la machine solférinesque. Mais l'étalement sur la place publique de méfaits jadis limités aux conversations entre cadres et militants, et – surtout – l'absence de réaction exceptionnelle de la direction du PS – voire, pire encore, la reconnaissance tacite des faits par certains, et même par le questionnaire soumis au vote le 1er octobre ! – ont produit dans l'opinion des femmes et des hommes de gauche des dégâts dont on mesure encore sans doute mal l'étendue et les conséquences. Le parti socialiste a désormais l'image d'une formation tolérant la fraude électorale en son sein. Seul un électrochoc radical pourrait effacer ce stigmate. Or il ne nous semble pas que le référendum interne du premier octobre, et sa logique de rénovation par petits pas, se situe à cette hauteur.


Il est insuffisant parce qu'il procède d'une double réduction : d'abord réduction de la refondation politique à une rénovation organisationnelle, en renvoyant aux calendes grecques tout ce qui a trait à l'identité idéologique du socialisme français, au moment même où les Français attendent des prises de position fortes sur les services publics, la violence des normes managériales ou encore l'équilibrage entre exigences sociales et « urgence environnementale ». Réduction ensuite de la rénovation interne à des questions tactiques – les alliances – ou ne concernant que les postes d'élus – non-cumul, diversité – alors que tout ce qui concerne la démocratie interne et l'augmentation du pouvoir des militants est laissé de côté. Ou même d'une certaine manière foulé aux pieds, avec ce questionnaire fermé sans véritables possibilités d'amendement, renvoyant le temps du débat à une lointaine convention thématique dédiée.


Le compte n'y est décidément pas. On a, pour tout dire, le sentiment d'un artifice mis en place dans l'urgence pour laisser passer l'orage, et appliquer quelques rustines en trompe-l'oeil sur un appareil dont l'obsolescence ne trompe pourtant plus personne. Faut-il préciser qu'un tel aveuglement, conjugué à la recherche désordonnée de nouvelles alliances n'importe comment, et à n'importe quel prix, risque fort de signer la fin d'un parti que ses « partenaires » guettent déjà d'un œil gourmand ?


Dans la grande reconfiguration du champ politique de la gauche qui s'amorce, si le socialisme a encore une identité propre et utile au monde actuel, alors il doit prendre lui-même l'initiative de la reconstruction de son camp. En commençant par sa révolution interne : à savoir, un congrès extraordinaire de refondation, qui remettrait à plat l'ensemble de son fonctionnement et de son idéologie, qui permettrait à tous les Français qui le souhaitent d'adhérer immédiatement pour y participer, et qui associerait, si elles le souhaitent, les formations qui nous sont proches – radicaux, citoyens, communistes unitaires. Un tel processus pourrait avoir lieu en deux temps. D'abord, une grande convention préparatoire à l'automne, qui permettrait parallèlement de créer une dynamique populaire en vue des régionales, en donnant un signe fort que le PS a compris la déception du peuple de gauche, et son désir d'un grand parti radicalement réformiste. Ensuite, le congrès proprement dit au sortir des régionales, pour préparer au mieux les prochaines échéances, et travailler à construire des alliances qui se fassent sur une identité politique claire, et non pas dans une logique de combinaisons ou d'arithmétique électorale à la Prévert, où l'on additionne tout et n'importe quoi, pourvu que l'on atteigne une hypothétique majorité.


Longtemps annoncée, systématiquement retardée, aujourd'hui instrumentalisée, la « rénovation » est désormais un concept caduc et dépassé. Pire, elle risque de servir de leurre pour retarder la refondation radicale que militants comme électeurs appellent instamment de leurs vœux. Trop de temps a déjà été perdu pour tenter, à nouveau, d'en gagner. Nous devons avoir le courage d'une refondation en bonne et due forme : c'est une question de vie ou de mort pour le parti socialiste. Il y a une urgence absolue à ce que celles et ceux qui dirigent le Parti socialiste aujourd’hui le comprennent vite … et à défaut, il faut les y aider.


Julien Dray et Romain Pigenel