samedi 8 octobre 2011

Humeurs de campagne (5) - Remondialiser le monde

L’histoire et la politique ne sont pas linéaires : elles connaissent des phases paisibles, des phases d’accélération, et des moments de transition qui déterminent ensuite le cours des choses pour de longues années. Ce n’est souvent qu’a posteriori que l’on saisit l’importance de ces moments et qu’on mesure tout ce qu’ils ont conditionné par la suite.

Nous traversons, en ce moment, une phase d’accélération et de transition, mais nous ne savons pas encore vers quoi. La crise financière dont on pouvait penser, sur le coup, qu’elle allait permettre de mettre un coup d’arrêt brutal aux dérives de l’ultralibéralisme n’a fondamentalement rien changé : nous vivons depuis dans un entre-deux mortifère, où l’on continue à poser des rustines sur l’ancien système sans qu’aucune alternative radicale – ni d’ailleurs ceux qui les portent – ne parvienne à s’imposer.

Ce constat se décline à gauche. Incontestablement, la social-démocratie a failli : elle s’est laissé endormir par le libéralisme durant cette période que j’appelle les « vingt perverses », ne profitant pas des moments où elle était forte, comme en Europe à la fin des années 90, pour construire les mutations qui s’imposaient (du point de vue du système de production et de la répartition des richesses notamment), et nouer les alliances avec les forces progressistes nouvelles qui émergeaient alors. Parmi elles, l’altermondialisme. Nous avions vu et écrit, avec mes camarades de la Gauche socialiste, combien ce mouvement était riche de potentialités pour la gauche. Les forums sociaux internationaux ont effectivement constitué une gigantesque école de formation politique pour toute une génération, celle qui a permis à l’Amérique du Sud, ces dernières années, de (re)basculer à gauche.

Mais la rencontre et la réunion entre altermondialisme et social-démocratie n’a jamais vraiment eu lieu. Un rendez-vous manqué qui a nuit à l’une comme à l’autre. La social-démocratie s’est nécrosée, perdant son assise populaire et auprès des jeunes, semblant impuissante à juguler une mondialisation libérale devenue folle. L’altermondialisme s’est épuisé, cédant la place à des initiatives politiques sans perspective. Comme ces mouvements d’indignés dans les capitales européennes, protestant contre le système sans parvenir à porter une alternative ; ou comme cette évolution localiste frileuse (et quelque peu chauvine) de l’altermondialiste que constitue la « démondialisation », concept dont le succès est lourd d’enseignement sur l’impasse dans laquelle se trouve la gauche.

La démondialisation – mot poli pour parler du protectionnisme, et d’un réflexe de fermeture des frontières – est le produit direct de l’incapacité de la gauche à concevoir et mettre en œuvre un autre ordre mondial que celui du marché et du libéralisme. Elle se nourrit – il suffit d’écouter ses promoteurs – de la peur de l’étranger, et d’un défaitisme pessimiste quant à la capacité de la France et de l’Europe à tirer leur épingle du jeu dans les années à venir. Elle éloigne la gauche de l’internationalisme volontariste sans laquelle elle n’est plus vraiment la gauche. Elle crée une impasse future, un peu comme quand une certaine gauche annonçait sans cesse des soulèvements populaires qui ne venaient jamais.

La question qui nous est posée, avec une intensité décuplée depuis la crise, est celle de la remondialisation. Comment repenser la mondialisation – phénomène inexorable et dont nul ne souhaite vraiment « la fin », si tant est même qu’elle soit concevable – pour qu’elle aille de paire avec une juste répartition des richesses, des relations internationales respectueuses et un développement mondial harmonieux ? Pour qu'advienne, en un mot, un « ordre mondial juste », un ordre du juste échange, comme le propose le PS ? On ne répondra pas à ces besoins avec un durcissement des frontières, une escalade des représailles douanières et un acharnement idéologique à protéger des pans mourants de notre économie. Il faut penser en termes de nouvelles règles de gouvernance mondiale, de redéploiement de notre industrie et de notre recherche, et de taxation socio-environnementale pour inciter les pays en retard sur ce plan (pollution, travail des enfants …) à une évolution en cercle vertueux. Une taxation qui constitue certes une barrière, mais une barrière acceptable par tous, car elle défend des droits universels pour tous.

C’est le tournant à saisir, pour ne pas revivre un rendez-vous manqué comme il y a dix ans, et pour ne pas laisser la gauche s’abimer, à tous les sens du terme, dans des mirages qui lui feront perdre son âme. Ce tournant passera forcément par une relance de la construction européenne, car c'est l'impasse dans laquelle s'est retrouvée cette dernière depuis dix ans qui a permis l'apparition à gauche de concepts rétrogrades qui sont autant de mots magiques, sans capacité d'application. Tirant de fait un trait sur le volant démocratique et politique de leur union, les Européens se sont rabattus sur son seul volant économique, remettant les différences économiques au premier plan et réveillant les égoïsmes nationaux.


Remondialiser – en commençant par l'Europe – c'est relancer une histoire où, justement, la politique reprend les commandes. Et comme début de cette histoire, n'oubliez pas que les socialistes et les radicaux de gauche vous donnent la possibilité, ce dimanche, de venir choisir leur candidat.


Julien Dray

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