Silvio Berlusconi a donc fini par quitter le pouvoir, comme beaucoup d'entre nous le souhaitaient, à gauche et au-delà. Il faudrait s'en réjouir. Et de fait, ceux qui étaient muets à son sujet il y a encore quelques mois ne trouvent pas, aujourd'hui, de mots assez durs pour le fustiger, lui et ses frasques. On aurait bien aimé les voir aussi prolixes à l'époque : aujourd'hui, leur joie à piétiner le premier ministre déchu a quelque chose de gênant, comme l'aurait d'ailleurs toute réaction de félicitation à ce sujet.
Car il y a la façon dont il a été obligé de quitter le pouvoir. Comme Papandréou : sous la pression pas tant de l'opinion publique directement, que des marchés et plus précisément des agences de notation. Cela faisait quelques mois que la pression montait et que l'on nous expliquait que « les marchés ne voulaient plus de Berlusconi ». Fort bien. Mais il y a un détail, qui s'appelle la démocratie, et qui veut que dans nos pays, ce soit le peuple souverain et non quelques intérêts privés qui décident pour la collectivité. Histoire ancienne ? Progressivement, et sans que nous nous en rendions compte tant l'attention de chacun est braquée sur les indicateurs économiques, deux pays voisins, amis, sont tombés sous une sorte de dictature soft, rampante, de la finance. Le profil des remplaçants pressentis pour l'un et l'autre chefs de gouvernement est d'ailleurs remarquablement similaire : technocratique, et non politique. Comme si le rôle dévolu aux dirigeants de pays étaient d'être les gestionnaires appliqués, et dociles, d'intérêts économiques privés supérieurs et transnationaux.
Pour autant, il ne faut pas penser que la pression et la domination exercées par la finance sont apolitiques. Bien au contraire, même. Il y a un grand malentendu, par exemple, sur les agences de notation, malentendu savamment entretenu – pour leur plus grand avantage – par leur nom. Qui dit notation dit objectivité, impartialité, regard supérieur. Or les agences dont nous parlons n'ont rien d'objectif. Elles notent les pays en fonction de critères à la fois flous sur le détail, et clairs sur les principes : (ultra)libéraux. Et sans grande tendresse pour la démocratie – souvenons-nous de la dégradation de la note des pays du Maghreb lors des révolutions du printemps arabe.
On en viendrait presque à se demander si, plutôt que de crise économique et financière, il ne faudrait pas parler de crise politique, tant il est manifeste que c'est la souveraineté démocratique et la ligne politique et idéologique des pays européens qui est actuellement en jeu. Nous sommes au milieu d'une guerre politico-économique de classe qui ne dit pas son nom, une guerre que les peuples perdront s'ils la livrent seuls à seuls, en ordre dispersé, en attendant tétanisés que les spéculateurs arrivent à leurs portes. Or nous entrons justement dans une longue séquence électorale majeure, avec les élections en France, aux Etats-Unis, mais aussi en Allemagne ensuite. C'est l'occasion ou jamais pour la gauche réformiste, dans tous ces pays, de montrer qu'elle tire les leçons de la crise et qu'elle est capable, dans un sursaut salutaire, de constituer un front du changement. En Europe, cela passe notamment par la défense commune, par le PS et la SPD, d'une refondation démocratique de l'Europe, avec une constituante pour mettre un terme au divorce entre les populations et les institutions européennes, et tous les malentendus qui en ont découlé. Une telle refondation ouvrirait la voie à une coordination économique et sociale vertueuse, qui en particulier régulerait la finance et instaurerait aux frontières européennes des taxes éthiques, sociales et environnementales, pour inciter nos partenaires extérieurs à progresser dans ce domaine – et faire obstacle à leur dumping.
Et dans l'immédiat, je réitère la proposition que j'ai faite hier de commission d'enquête parlementaire sur les agences de notation, pour remettre la pression dans le bon sens.
Julien Dray
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