lundi 30 janvier 2012

Le facteur Bayrou

Dans une campagne électorale, il y a toujours des moments de grande instabilité où il faut tout surveiller, et être prêt à anticiper d’éventuels retournements de situation. Nous vivons un moment de ce type, surtout que cette campagne se fait dans un contexte très particulier, sur fond de pays à vif et de crise économique et financière fortement anxiogène. Une marmite qui bouillonne, et dont il faut prendre au sérieux les moindres signaux.




Prendre au sérieux, d’abord, tous ses adversaires. Ne jamais les sous-estimer. C’est l’erreur qu’a commise la droite à l’égard de François Hollande, et elle en paie aujourd’hui les conséquences. Trois mois c’est long, très long, et la fortune des uns et des autres peut encore connaître bien des retournements. L’histoire de la Vème République nous en donne d’ailleurs plusieurs exemples. On entend souvent rappelé, en ce moment, celui de l’affrontement Chirac-Balladur en 95. Mais il en est un autre qui me semble plus instructif : Chaban-Delmas – VGE, en 74.




Avant d’y venir, passons en revue la situation présente. Les choses sont simples. Soit dans les semaines à venir, Nicolas Sarkozy parvient à s’imposer comme le meilleur candidat pour rassembler sa famille politique, la droite. Soit il n’est définitivement plus en capacité de le faire, du fait du rejet viscéral dont il est victime avec son bilan ; rejet qui décrédibilise d’avance tout ce qu’il dit, toutes les initiatives qu’il prend. Et alors, le tabou d’une autre candidature que la sienne pour la droite républicaine sera levé.




Car François Hollande a, lors de son discours du Bourget, mit la barre bien à gauche, dans les perspectives qu’il a tracées. C’est d’ailleurs cette orientation qui a levé l’enthousiasme qui a suivi le rassemblement. Mais cette orientation, justement, met des intérêts en danger. La victoire de la gauche aura un coût, c’est désormais évident, pour les banques et le pouvoir financier. Ce ne sera pas une simple alternance indolore. Ces pouvoirs peuvent donc décider, à un moment donné, de construire une solution de rechange à Nicolas Sarkozy. Perçu comme aussi impuissant à les faire gagner que ne l’était en 74 Chaban-Delmas, apparaissant alors comme le candidat du gaullisme finissant, incapable de surmonter les conséquences de mai 68 et la plus forte d’entre elles : la candidature présidentielle de François Mitterrand.




C’est pour cette raison que s’était construire une candidature de substitution, celle de VGE, autour d’un concept éloquent : le « changement sans risque ». Une candidature portée par le fameux appel des 43 initié par Jacques Chirac, et conduisant Chaban-Delmas, initialement donné gagnant, à finir à moins de 20% des suffrages.




François Bayrou pourrait bien être le VGE de la droite en 2012. Après avoir donné l’impression, ces dernières années, de rompre avec la droite, il a visiblement viré sa cuti. Menant une campagne beaucoup plus droitière qu’en 2007, et très agressive à l’égard de la gauche. Il assume aujourd’hui le statut d’adversaire de la gauche, d’alternative à elle. Cela va probablement se confirmer et se renforcer dans les prochaines semaines. Avec une tonalité bien connue, celle du bonapartisme au-dessus des partis – l’habituelle ruse de la droite pour se camoufler, quand elle est en difficulté.




Il faut répondre clairement au projet porté par François Bayrou. S'étant mis dans la logique de la règle d'or, il ne peut qu'obéir aux règles qui la conditionnent, et en premier lieu le recul de la puissance publique (avec les effets que l'on imagine sur la croissance) et la flexibilité accrue du contrat de travail. Et c'est précisément parce qu'il est dans cette logique qu'il retourne à droite, sa famille d'origine. Dans ces conditions, s'il est élu, on sait quelle majorité législative il devra former pour porter un tel programme : la reconduction, en fait, de l'UMP. Bayrou, c’est (au mieux) le changement sur la forme, le changement sociétal, pas le changement politique et social profond que réclame et nécessite notre pays.



Le succès actuel de François Hollande, le vent d’espoir levé par le Bourget, tient précisément au tournant social fort qu’il a donné à sa campagne. Il n’y a pas de meilleur argument contre François Bayrou, mais aussi contre le FN. Car le vote populaire que tout le monde se targue de récupérer est déterminé par quelques points très simples : les salaires, l’emploi, les conditions de travail. Il est là, l’enjeu des trois prochains mois.




Julien Dray

jeudi 12 janvier 2012

Carnet de campagne : exemple espagnol, menace hongroise

Faut-il un programme pour gagner ?

La campagne présidentielle se précise, les Français commencent à s'y intéresser et en parler plus directement, et les Etats-majors des candidats se trouvent confrontés à des choix capitaux, sur le tempo et le fond de leur projet. Le dévoiler un peu, ou beaucoup ? Vite, ou au contraire en attendant que la date du scrutin approche ? Sur ce sujet, certains évoquent désormais l’exemple des dernières élections législatives espagnoles, et de la stratégie gagnante de la droite ibère, qui aurait vaincu, justement, sans rien promettre, ou plus exactement en annonçant qu’elle prendrait les décisions qu’il faudrait, quand il le faudrait, dans le contexte économique et financier délétère que nous connaissons. Le même constat valant toutes choses égales par ailleurs pour le Portugal.

Appliquée au cas français, cette analyse conduit à miser beaucoup sur la mécanique naturelle de l’alternance, à affirmer – par souci d’honnêteté – qu’il serait dangereux de se lancer dans de trop grandes promesses intenables, et qu’il faut surtout surfer sur le fait que la droite est arrivée à bout de souffle, au bout du cycle Sarkozy, et que la France veut respirer.

Cette analogie achoppe sur sa partie étrangère : en vérité, si la gauche espagnole s’est faire balayer, c’est surtout parce qu’elle n’a pas livré bataille. Craignant peut-être une papandréouïsation, refusant d’assumer les mesures qu’il leur faudrait peut-être prendre, les socialistes locaux ont intégré la défaite et passé leur tour. Triste exemple d’impuissance de la social-démocratie face à la crise. C’est donc au contraire en prenant la démarche inverse, en impulsant une nouvelle politique très claire face à cette crise, qu’elle peut l’emporter dans d’autres pays, et donc en France. Celle-ci pouvant devenir le point d'inversion de la tendance. Une nouvelle politique très claire qui ne soit pas purement faite d'invocations, bien sûr, mais qui concrétise une volonté de justice et d'humanisme.

Et pendant ce temps, en Hongrie …

A la crise de la social-démocratie européenne – dans combien de pays du vieux continent est-elle encore au pouvoir ? – s’ajoute la montée insidieuse, en Hongrie, d’une forme d’autoritarisme et d’anti-démocratie que l’on croyait appartenir aux livres d’histoires. Et cela dans la plus parfaite inaction des autres pays membres de l’UE. Le moindre frémissement des Agences de notation semble avoir plus d’effet sur le directoire Merkozy … Une Europe qui tient plus à ses marchés qu’à ses peuples ?


Julien Dray

jeudi 5 janvier 2012

Nouvelle année, grandes responsabilités

Je ne saurais commencer ce premier billet de 2012 sans vous adresser, et tout particulièrement à ceux d'entre vous à qui je n'ai pas encore eu l'occasion de le faire de vive voix ou sur les réseaux sociaux, mes meilleurs vœux pour la nouvelle année. Puisse-t-elle apporter bonheur, santé et réussites à vous et à vos proches. Nous allons avoir, dans les prochains mois, fréquemment l'occasion de nous parler ici, vu l'importance et les enjeux des élections nationales qui se préparent en France. Elles portent d'ailleurs mal leur nom, en l'occurrence, tant la gravité de la crise que nous traversons leur donne naturellement une dimension européenne et internationale. Les résultats de la présidentielle et des législatives pèseront lourd en dehors de nos frontières : ils constitueront soit le tremplin pour une inflexion nette de la construction européenne, sociale et démocratique, et le point de démarrage pour une nouvelle dynamique de la gauche européenne ... soit une défaite supplémentaire de cette dernière. Défaite qui avaliserait de fait le directoire "Merkozy" et accélérerait un peu plus encore la fin de l’État Providence construit après guerre.


La victoire n'est donc pas une option, mais un impératif vital. Nous pouvons l'obtenir, comme je l'ai toujours dit, à trois conditions.


Tout d'abord, faire l'unité de notre camp, et créer les conditions d'un grand rassemblement de Français au second tour de l'élection présidentielle. La campagne de 2007, sans parler de celle de 2002, a échoué à construire ces unités successives. Aujourd'hui, malgré le bel élan populaire des primaires, le risque demeure. Pas tant d'ailleurs par la multiplication de candidatures à gauche, que par le clivage que certains tentent de construire, la crise aidant, entre "gauche modérée" et "gauche radicale". Il faut être extrêmement attentif à ce danger, qui constituerait une régression terrible par rapport à l'héritage mitterrandien de l'union de la gauche. A cet égard, le candidat socialiste ne doit pas abandonner le terrain des luttes sociales à ses concurrents de gauche, et doit en revanche faire les gestes qui permettent de rassurer les électeurs qui pourraient être tentés par un vote contestataire de gauche. La réalisation d'un haut score dès le premier tour est envisageable à cette condition.


Deuxièmement, ne pas en venir à croire qu'une campagne présidentielle n'est qu'une confrontation entre deux hommes, un mano a mano exclusif. Une présidentielle se joue d'abord face au peuple. La mécanique médiatique favorise la mise en scène d'un duel, mais ce petit jeu peut accoucher de cruelles surprises, comme en 2002, alors que l'on n'envisageait même pas d'autre scenario que celui d'un Chirac-Jospin au deuxième tour. Si dialogue il doit y avoir, c'est avec les citoyens. Ce qui implique, conjointement, de fuir la facilité de la bataille d'invectives et de petites phrases avec le camp adverse.


Troisièmement, se méfier des scénarios prétendument inexorables, de la clémence des sondages et des milieux dominants. Le jour J, il faut donner l'envie aux citoyens qui nous sont favorables d'aller effectivement voter pour nous. Et pour y arriver, il n'y a qu'une solution : un projet mobilisateur, bien entendu réaliste, mais qui marque cependant une rupture claire avec la situation actuelle et les 5 ans de sarkozysme, 10 ans de droite. Emploi, pouvoir d'achat, formation ... autant de thématiques qui requièrent des engagements de campagne forts et compréhensibles du plus grand nombre.


Il est d'autant plus fondamental de suivre ce triptyque que le calendrier de fin de mandat de Nicolas Sarkozy, tel que nous commençons à le connaître, est redoutablement conçu. Sommet pour l'emploi où l'on fera exploser le CDI, puis débat sur la TVA sociale, puis élaboration du nouveau traité européen ... C'est la droite qui va dicter l'agenda médiatico-politique et contraindre la gauche à lui courir après, si elle n'est pas solide sur ses bases. Le tout dans le but de renvoyer les socialistes soit à une image d'archaïsme, soit à une suspicion d'absence d'idées. Et aussi d'éviter la phase du bilan du quinquennat, en occupant les dernières semaines avant le vote par de nouvelles propositions sarkozystes passant sous silence les échecs passés. Un énième "j'ai changé".


Au bout du compte, la force va toujours à la force. Le candidat qui donnera l'impression de savoir où il va, d'avoir une vision claire de l'avenir du pays, agrégera autour de lui les forces à même de devenir majoritaires le Jour J. Les toutes prochaines semaines seront pour cela décisives.


Julien Dray