vendredi 9 octobre 2009

La forme et le fond

Je me permets pour une fois de juger le porte-parole du Parti socialiste, au sujet, justement, de l’exercice de sa fonction de porte-parole. J’ai été amené à le faire une première fois mercredi dernier sur RTL, en exprimant mon désaccord sur sa façon de traiter « l’affaire » Frédéric Mitterrand. La fonction de porte-parole implique des devoirs, et ne donne pas simplement le droit à la parole.


Lorsque le porte-parole parle, il ne parle pas en son nom propre, mais au nom de tout le parti. Et pas seulement de la majorité du parti, d’ailleurs.


On pouvait se dire que durant ses premiers mois à ce poste, Benoit Hamon, inexpérimenté, apprenait cette difficile fonction, et qu’il était donc normal de lui accorder le bénéfice du doute – de la découverte, du temps de l’apprentissage. Mais nous n’en sommes plus là. Et force est de constater que ce qui pouvait au départ passer pour des erreurs de rodage devient désormais systématique. Or, encore une fois, quand Benoit Hamon parle, il impose de facto sa position aux militantes et aux militants. Et cela n’est plus acceptable. Surtout quand cela devient une tactique de mise au pied du mur de tout le parti socialiste.


Il faut mettre un terme à cette ligne de conduite permanente. On ne peut pas venir sans arrêt donner des leçons sur la discipline et la fraternité, et être en même temps celui qui organise le dysfonctionnement du parti.


Ceci pour la forme. Mais le fond la rejoint avec la dernière intervention de notre porte-parole au sujet de Frédéric Mitterrand. Intervention qui pose beaucoup de problèmes, d’autant qu’elle a été revendiquée et assumée par la suite par lui-même sur RTL, et par certains de ses proches.


Grave erreur : ne pas avoir compris que l’offensive de Marine Le Pen contre Frédéric Mitterrand n’est pas un coup politique anodin, parmi d’autres, mais bien l’acte inaugural d’une nouvelle stratégie pour son parti, coïncidant avec la prise de pouvoir en son sein de l’héritière. Une nouvelle stratégie qui va consister à adopter, comme cela a été le cas aux Pays Bas, un discours néoconservateur sur l’ordre moral, mélangeant pêle-mêle imprécations contre le cosmopolitisme, instrumentalisation de toutes les peurs (dont celles sur les crimes sexuels), dénonciation du droit à l’avortement, campagne pour le retour de la peine de mort ... Le porte-parole du Parti socialiste, par sa précipitation à bondir sur la polémique sans analyse préalable suffisante, n’a fait que valider cette stratégie. Et sa précipitation a été d’autant plus grave qu’allégrement le Front National a opéré une confusion dans l’opinion entre homosexualité, et pédophilie.


Il y a une tentation permanente, dans la société française, à ouvrir le débat sur l’ordre moral. Le Front National va tenter de regagner du terrain en menant une bataille sur ce sujet. Et dans cette bataille les socialistes doivent assumer leur identité, comme François Mitterrand en son temps, ou Lionel Jospin avec le PACS, ont su le faire. Pédophilie, tourisme sexuel : évidemment, tout ce qui a trait à l’exploitation des individus est injustifiable, condamnable, et doit être combattu par les socialistes. Tout comme les lynchages, les procès d’intention, les caricatures, les raccourcis, l’utilisation de la vie privée des gens. Autant de procédés qui sont diamétralement opposés au combat que nous menons pour l’émancipation et le droit des individus.


Quelle aurait dû être la bonne position pour un porte-parole du Parti socialiste ? D’abord rappeler en temps et en heure au ministre de la culture que son amitié pour Roman Polanski ne justifie pas ses propos imprudents à son égard, car le viol d’une mineure de 13 ans est un crime condamnable, quel qu’en soit l’auteur. S’étonner parallèlement du fonctionnement de la justice américaine. Puis dans le moment présent, réaffirmer que nous sommes contre l’ordre moral, et que nous reconnaissons un droit inaliénable à l’homosexualité ; dénoncer l’amalgame entre homosexuels et pédophiles ; demander au ministre d’apporter toute la lumière sur un livre qui peut faire question – tout en gardant en mémoire qu’un récit, même revendiqué comme autobiographique, reste un récit, et ne saurait donc avoir le même rapport à la réalité qu’une déposition de police.


En procédant de la façon inverse, Benoit Hamon n’a pas rendu service aux socialistes.


Julien Dray

11 commentaires:

Vincent a dit…

voici le discours de la raison venant de votre part :) je suis entièrement d'accord avec vous.

David Desgouilles - Antidote a dit…

Je ne suis pas d'accord avec vous. Il est vrai que je ne suis pas socialiste.
Mais comme je me suis permis de prendre votre défense (http://carnet.causeur.fr/antidote/julien-dray-ne-doit-pas-se-rendre-devant-lsese-enqueteurs,00313)

je me permets ici de prendre la défense de Benoît Hamon :
http://carnet.causeur.fr/antidote/les-animaux-malades-de-la-peste,00421

Cordialement,

David Desgouilles
(Blogueur "Antidote" sur Marianne2.fr

Eric a dit…

Bonne analyse. Votre position aurait pu être la plus pertinente et en plus entendue par les concitoyens qui ne sont pas idiots : les français font bien la différence entre homosexualité et pédophilie sauf à avoir des préjugés moyen-âgeux ou à avoir des intérêts politiques de caniveau. De plus, on peut tout à fait admettre qu'il peut être courageux et valide littérairement de dévoiler ses zones d'ombres. Sans celles-ci il n'y aurait plus de littérature, je veux dire de grande littérature. Enfin, dire tout cela n'est pas non plus une acceptation de la fuite d'un grand cinéaste devant la justice d'une démocratie. On peut aimer les films de Polanski car c'est un grand artiste mais totalement désapprouver ses conduites et sa "cavale".
Au total la classe politique (du moins sa portion honnête intellectuellement) serait avisée de comprendre que les gens ont des notions sur la réalité nuancées et subtiles. Je ne crois pas que les postures outrées moralisatrices et encore moins un pardon systématique aux élites apportent la moindre voix ni à la gauche ni à personne.

Anonyme a dit…

enfin une reaction appropriée, plutot que de hurler avec les loups dans une campagne nauséabonde...Les sqocialistes ne peuvent s'"associer a ce qui est devenu un lynchage.
Alain SEGUY

serge malik a dit…

Oui, c'est bien vu. La question du porte-parole est évidemment cruciale car elle ENGAGE le Parti Socialiste dans son ensemble. Réagir à chaud sur un 'coup' de Marine Le Pen, c'est une faute...

Bien sûr il y a des précédents et le terre ne va pas s'arrêter de tourner, mais l'accumulation de bourdes, d'inconséquences de cette nature ne font rien pour aider les socialistes à reconstruire une image un tant soit peu crédible comme opposants au régime de Monsieur Sarkozy.

Le fond de l'affaire, en effet, c'est bien le piège tendu par Marine Le Pen dans lequel Hamon a piqué une tête.

Ce qu'écrit Julien Dray sur les véritables motivations de la frontiste est parfaitement exact: le Front National, est un parti ultra-conservateur, xénophobe, qui incite à la haine contre les homosexuels (je ne dit pas homophobe parce que cela n'a pas le même sens), dont le projet n'a pas changé: occuper le terrain de la haine et de la peur, là où il s'est fondé, et c'est un devoir minimal de le combattre quand on est un démocrate et un républicain.

Hamon a jeté un froid en chantant le même air que la frontiste, reprenant à son compte une analyse qui est très loin de le valoriser comme stratège politique et qui, même fait douter de sa capacité à assumer le statut de porte-parole.
Serge Malik

Fabrice Epelboin a dit…

Bonsoir Julien,

J'ai peur que Marine Le Pen, tout comme Benoit Hamon, soit tous deux instrumentalisés par des forces qui dépassent, de loin, la compréhension du politique (once again).

http://fr.readwriteweb.com/2009/10/09/a-la-une/mitterrand-mise-mort-annoncee/

ocean a dit…

Je trouve que le parti socialiste apparait toujours aussi divisé...
Son porte parole parle à la première personne ce qui reflète un certain malentendu.(Fréquent chez les hommes politiques qui avec le temps oublient qu'ils oeuvrent de concert, un chef d'orchestre sans orchestre est le roi du silence...).
Pour ce qui de l'affaire Mittérand, cet homme est sensible et il a eu le courage d'exposer ses faiblesses. Or de nos jours la faiblesse est à banir de la société moderne. Un président qui fait un malaise vagale et il est pour la presse à l'article de la mort.. chacun a des faiblesses et c'est ce qui fait la grandeur de l'homme.. pas de ceux qui demandent des démissions à longueur de journée.

Franade a dit…

100 % d'accord avec votre chronique, Julien. Il est insupportable que le porte-parole du P.S. se soit permis de parler de prostitution enfantine dans cette histoire sans même se donner la peine de lire le livre de F. Mitterand. Il n'a fait que relayer le langage et les méthodes putassiers de Marine Le Pen. Il doit démissionner de son poste. Et j'espère qu'au nom du socialisme, plus qu'au nom d'un simple parti, vous obtiendrez cette démission.

abadinte a dit…

tu le sais bien toi vu que tu as été pendant tellement d'années le porte-parole de François Hollande. Et dire que tu as osé nous dire que tu as toujours été contre la direction du Parti Socialiste...
Quel...! Quel...! Quel...! Bref, je n'irai pas plus loin.

indfrisable a dit…

La polémique fait suite à l'affaire Polanski, et repose sur une situation amorale dénoncée par Martine Le Pen, une des personnalités politiques la moins bien placée pour nous faire des leçons de moralité ("le détail" du père ne s'oublie pas, et la proximité de sa fille, qui refuse certes cette polémique et s'en distingue, ne doit pas faire oublier la stratégie qui est derrière cette attaque : un forcing idéologique qui voudrait faire entrer le FN dans la moralité officielle).
D'autre part, une forme touristique sexuelle de l'élite, nourrissant l'exploitation de la misère doit, pour un porte-parole, être posé avant tout en terme moral. Et on ne peut pas se prononcer moralement de façon collective. Si on cherche à le faire, il faut avant tout se positionner et condamner, en tant qu'homme, et non en tant que porte-parole du PS, une situation qui aurait pu être amorale, répondant à une raison naturelle et non pas à la pulsion du porte-parole. Celle-ci aurait été de réagir trop rapidement.
La question ne doit-elle pas être d'abord posée subjectivement? On ne peut pas dire, sans se prononcer personnellement, que le parti aurait délibéré et aurait donné un avis général, sans s'exonérer soi-même devant cette question. De plus, l'indignation posait sur la virtualité de tels actes.
J'ai toujours l'espoir que l'esprit de votre parti soit celui de la raison, et que chacun d'entre vous puisse s'entendre politiquement à partir de sa raison. Je ne voudrai pas qu'il soit celui de la mauvaise foi. Ce serait la fin du rapport de force légitime.

Anonyme a dit…

Je suis heureuse pour vous que j'apprécie depuis toujours.
A tout le Parti Socialiste : Pensez aux injustices sociales etc, etc que connaissent vos concitoyens!!!.