La journée de mobilisation du 29 janvier, par son ampleur, fera date. C’est précisément pour cette raison qu’il faut la replacer dans son contexte, sans la surestimer, ni la sous-estimer.
Il ne s’agit pas, tout d’abord, d’un événement strictement franco-français. Il y a une continuité entre la colère et la crainte sociales qui se sont cristallisées hier dans toute la France, et les événements qui se produisent autour du globe depuis deux mois – et tout particulièrement depuis la nuit du 4 novembre. L’élection de Barack Obama a à la fois révélé, et contribué à produire, un profond changement des mentalités. Ce changement, rendu possible par le coup de tonnerre qu’a constitué la crise financière dans le ciel des idées, mais aussi sur le terrain des luttes, a des conséquences tout autour de la planète. C’est au nom de ce changement que les étudiants grecs se révoltent contre la société de précarité et de misère qu’on tente de leur faire accepter. C’est pour concrétiser ce changement que s’ouvre le forum social brésilien, qui renoue avec l’énergie politique et le bouillonnement intellectuel que l’on n’avait plus vus depuis les grandes heures du mouvement altermondialiste, il y a dix ans déjà. C’est parce qu’il n’y a pas d’autre issue que ce changement que les Islandais ont, en quelques semaines, jeté à bas l’ordre social et économique qu’avaient entériné, à l’époque de la financiarisation triomphante, leurs gouvernements successifs. C’est donc dans ce mouvement mondial que doit être comprise la mobilisation de jeudi.
Soyons clairs : c’est un retour de balancier idéologique global qui est en train de se produire. Un de ces moments où s’élaborent les fondements de ce que sera le cours du monde pour les dix, ou même vingt prochaines années. Quelle doit être l’attitude de la gauche dans cette période déterminante ?
Doit-elle, à l’instar de l’option choisie par la direction du Parti socialiste, proposer un classique plan de relance de la consommation ? Ou plutôt poser la question, centrale, de la répartition des revenus entre capital et travail ? Doit-elle se contenter d’accompagner le mouvement social de ses encouragements, tout en essayant de lui répondre par des mesures-rustines, ou voir plus loin, plus haut, et renouer avec l’ambition de créer et de porter un projet alternatif de société, et de système de production ?
La nature ayant horreur du vide, si ce ne sont pas les socialistes qui s’engagent fermement sur cette voie, alors d’autres le feront. Il y aura nécessairement refondation du capitalisme – et ce sera une refondation de droite, si seule la droite s’y intéresse. Dans un tel cas de figure, le PS et la gauche ne pourront qu’accompagner la rénovation menée par d’autres, avec comme seule marge de manœuvre la possibilité de lui apporter un supplément d’âme, une nuance plus sociale. C’est précisément ce à quoi les socialistes se sont trop souvent bornés durant les vingt dernières années, avec le succès – politique et électoral – que l’on sait.
Plus qu’une simple mobilisation contre le gouvernement, le mouvement du 29 a été un puissant cri de révolte contre un système, contre la politique de pression sur les salaires et sur les salariés, qui a été érigée en loi d’airain pendant les « vingt perverses ». Ce qu’attendent les salariés qui défilaient jeudi n’est donc pas simplement que le PS soit présent sur le parcours des manifestations, même si cette présence est nécessaire. Ce qu’ils attendent, c’est une réponse de fond, qui soit à la hauteur de la crise traversée. Si cette réponse ne vient pas, alors la gauche perdra l’initiative politique que lui offre, effectivement, le malaise social. Et il se pourrait même que Nicolas Sarkozy, au bout du compte, puisse récupérer cette colère, s’il donne le sentiment, plus que la gauche, de travailler à changer le système.
Que doit comporter un plan économique de changement de système de production et de transformation sociale ? Il doit s’affranchir des recettes keynésiennes classiques de relance de la demande, et s’appuyer sur les deux armes d’une gauche moderne et efficace : un Etat-stratège avec une politique d’intervention, et la refondation d’un contrat fiscal. Dans le contexte de la mondialisation, un Etat ne peut plus, à lui tout seul, soutenir la consommation. Il faut donc construire un socialisme de production, utilisant la puissance publique pour porter une politique industrielle et de recherche – dont les instruments pourraient être un fonds d’investissement industriel et technologique, et de nouveaux partenariats public-privé – et pour définir les normes d’une croissance socialement vertueuse, et écologiquement soutenable. Pour cela, il faut s’appuyer sur l’instrument fondamental, pour la gauche, qu’est la politique fiscale.
C’est par la mise en place d’un nouveau contrat fiscal entre l’Etat, les salariés et les entreprises que l’on pourra à la fois réaliser une juste redistribution des fruits de la croissance, émanciper celle-ci du dogme productiviste, et lutter efficacement contre les délocalisations – par une fiscalité qui pénalise les atteintes à l’environnement et le nomadisme des fonds d’investissement, et qui favorise l’investissement et les salaires. La politique salariale, justement, doit devenir la signature de la pensée socialiste. Ce qui exige, d’une part, d’en finir clairement avec les revenus compensatoires tels que la PPE, et d’autre part, d’inventer des mécanismes mettant la question salariale au cœur des rapports sociaux. En instaurant une conférence salariale annuelle par branche, qui fixerait de façon régulière des règles de redistribution des gains de productivité – par exemple suivant la règle des « trois tiers » (un tiers pour les salaires, un tiers pour l’investissement, un tiers pour les actionnaires).
De ce primat du salaire il faudra, enfin, tirer toutes les conséquences, notamment pour cette partie de notre population qui a le plus souffert, ces dernières années, de la précarisation et des atteintes au salariat : les jeunes. Il est sans doute temps de réfléchir sérieusement à un « salaire jeunes », conditionné à des engagements envers l’Etat, et sécurisant les études supérieures et l’entrée dans la vie active.
La voilà, la rupture à opérer : celle de la société de la croissance vertueuse et du travail bien rémunéré pour tous. Une société qui, en rupture avec l’économie-casino, stabilise les statuts sociaux, et offre, par une juste répartition capital-travail, un autre horizon aux salariés que celui de l’alternative entre misère et endettement. Une société, pour être claire, qui fasse à nouveau rêver. C’est comme cela qu’Obama a initié le formidable mouvement d’enthousiasme qui s’est levé avec son élection. Et c’est en promettant aux Français qu’ils gagneraient, grâce à lui, plus, et même beaucoup plus d’argent, que Nicolas Sarkozy a remporté l’élection présidentielle.
Les socialistes se condamneront à rester pour une longue période dans l’opposition s’ils se réfugient, par esprit de contradiction, dans une conception misérabiliste de la gauche. Une gauche de compassion et d’aigreur, qui stigmatise celles et ceux qui ont la chance d’avoir un peu plus que leurs voisins, et qui ne parle que de minima sociaux aux plus démunis, sans leur promettre autre chose qu’une bonification occasionnelle de 100 euros – et ce de façon exceptionnelle.
Il faut donc choisir. Que la gauche, emmenée par le parti socialiste, porte un projet de redistribution enthousiasmant et mobilisateur, gardant le meilleur de la République émancipatrice et de l’élan libérateur et hédoniste de 68, et alors elle pourra saisir la crise comme une opportunité fondatrice. Mais qu’elle se recroqueville, qu’elle confonde solidarité et charité, justice et moralisme, et alors elle donnera du poids à ceux qui veulent théoriser l’existence de deux gauches, une bonne (« radicale ») et une mauvaise (« de la compromission »), entre lesquelles il faudrait choisir. Toute l’histoire de notre famille politique démontre que le fait d’entériner ce pseudo-clivage est mortifère, pour l’une comme pour l’autre. Et si nous essayions vraiment, pour une fois, de faire du passé table rase ?
Julien Dray
Il ne s’agit pas, tout d’abord, d’un événement strictement franco-français. Il y a une continuité entre la colère et la crainte sociales qui se sont cristallisées hier dans toute la France, et les événements qui se produisent autour du globe depuis deux mois – et tout particulièrement depuis la nuit du 4 novembre. L’élection de Barack Obama a à la fois révélé, et contribué à produire, un profond changement des mentalités. Ce changement, rendu possible par le coup de tonnerre qu’a constitué la crise financière dans le ciel des idées, mais aussi sur le terrain des luttes, a des conséquences tout autour de la planète. C’est au nom de ce changement que les étudiants grecs se révoltent contre la société de précarité et de misère qu’on tente de leur faire accepter. C’est pour concrétiser ce changement que s’ouvre le forum social brésilien, qui renoue avec l’énergie politique et le bouillonnement intellectuel que l’on n’avait plus vus depuis les grandes heures du mouvement altermondialiste, il y a dix ans déjà. C’est parce qu’il n’y a pas d’autre issue que ce changement que les Islandais ont, en quelques semaines, jeté à bas l’ordre social et économique qu’avaient entériné, à l’époque de la financiarisation triomphante, leurs gouvernements successifs. C’est donc dans ce mouvement mondial que doit être comprise la mobilisation de jeudi.
Soyons clairs : c’est un retour de balancier idéologique global qui est en train de se produire. Un de ces moments où s’élaborent les fondements de ce que sera le cours du monde pour les dix, ou même vingt prochaines années. Quelle doit être l’attitude de la gauche dans cette période déterminante ?
Doit-elle, à l’instar de l’option choisie par la direction du Parti socialiste, proposer un classique plan de relance de la consommation ? Ou plutôt poser la question, centrale, de la répartition des revenus entre capital et travail ? Doit-elle se contenter d’accompagner le mouvement social de ses encouragements, tout en essayant de lui répondre par des mesures-rustines, ou voir plus loin, plus haut, et renouer avec l’ambition de créer et de porter un projet alternatif de société, et de système de production ?
La nature ayant horreur du vide, si ce ne sont pas les socialistes qui s’engagent fermement sur cette voie, alors d’autres le feront. Il y aura nécessairement refondation du capitalisme – et ce sera une refondation de droite, si seule la droite s’y intéresse. Dans un tel cas de figure, le PS et la gauche ne pourront qu’accompagner la rénovation menée par d’autres, avec comme seule marge de manœuvre la possibilité de lui apporter un supplément d’âme, une nuance plus sociale. C’est précisément ce à quoi les socialistes se sont trop souvent bornés durant les vingt dernières années, avec le succès – politique et électoral – que l’on sait.
Plus qu’une simple mobilisation contre le gouvernement, le mouvement du 29 a été un puissant cri de révolte contre un système, contre la politique de pression sur les salaires et sur les salariés, qui a été érigée en loi d’airain pendant les « vingt perverses ». Ce qu’attendent les salariés qui défilaient jeudi n’est donc pas simplement que le PS soit présent sur le parcours des manifestations, même si cette présence est nécessaire. Ce qu’ils attendent, c’est une réponse de fond, qui soit à la hauteur de la crise traversée. Si cette réponse ne vient pas, alors la gauche perdra l’initiative politique que lui offre, effectivement, le malaise social. Et il se pourrait même que Nicolas Sarkozy, au bout du compte, puisse récupérer cette colère, s’il donne le sentiment, plus que la gauche, de travailler à changer le système.
Que doit comporter un plan économique de changement de système de production et de transformation sociale ? Il doit s’affranchir des recettes keynésiennes classiques de relance de la demande, et s’appuyer sur les deux armes d’une gauche moderne et efficace : un Etat-stratège avec une politique d’intervention, et la refondation d’un contrat fiscal. Dans le contexte de la mondialisation, un Etat ne peut plus, à lui tout seul, soutenir la consommation. Il faut donc construire un socialisme de production, utilisant la puissance publique pour porter une politique industrielle et de recherche – dont les instruments pourraient être un fonds d’investissement industriel et technologique, et de nouveaux partenariats public-privé – et pour définir les normes d’une croissance socialement vertueuse, et écologiquement soutenable. Pour cela, il faut s’appuyer sur l’instrument fondamental, pour la gauche, qu’est la politique fiscale.
C’est par la mise en place d’un nouveau contrat fiscal entre l’Etat, les salariés et les entreprises que l’on pourra à la fois réaliser une juste redistribution des fruits de la croissance, émanciper celle-ci du dogme productiviste, et lutter efficacement contre les délocalisations – par une fiscalité qui pénalise les atteintes à l’environnement et le nomadisme des fonds d’investissement, et qui favorise l’investissement et les salaires. La politique salariale, justement, doit devenir la signature de la pensée socialiste. Ce qui exige, d’une part, d’en finir clairement avec les revenus compensatoires tels que la PPE, et d’autre part, d’inventer des mécanismes mettant la question salariale au cœur des rapports sociaux. En instaurant une conférence salariale annuelle par branche, qui fixerait de façon régulière des règles de redistribution des gains de productivité – par exemple suivant la règle des « trois tiers » (un tiers pour les salaires, un tiers pour l’investissement, un tiers pour les actionnaires).
De ce primat du salaire il faudra, enfin, tirer toutes les conséquences, notamment pour cette partie de notre population qui a le plus souffert, ces dernières années, de la précarisation et des atteintes au salariat : les jeunes. Il est sans doute temps de réfléchir sérieusement à un « salaire jeunes », conditionné à des engagements envers l’Etat, et sécurisant les études supérieures et l’entrée dans la vie active.
La voilà, la rupture à opérer : celle de la société de la croissance vertueuse et du travail bien rémunéré pour tous. Une société qui, en rupture avec l’économie-casino, stabilise les statuts sociaux, et offre, par une juste répartition capital-travail, un autre horizon aux salariés que celui de l’alternative entre misère et endettement. Une société, pour être claire, qui fasse à nouveau rêver. C’est comme cela qu’Obama a initié le formidable mouvement d’enthousiasme qui s’est levé avec son élection. Et c’est en promettant aux Français qu’ils gagneraient, grâce à lui, plus, et même beaucoup plus d’argent, que Nicolas Sarkozy a remporté l’élection présidentielle.
Les socialistes se condamneront à rester pour une longue période dans l’opposition s’ils se réfugient, par esprit de contradiction, dans une conception misérabiliste de la gauche. Une gauche de compassion et d’aigreur, qui stigmatise celles et ceux qui ont la chance d’avoir un peu plus que leurs voisins, et qui ne parle que de minima sociaux aux plus démunis, sans leur promettre autre chose qu’une bonification occasionnelle de 100 euros – et ce de façon exceptionnelle.
Il faut donc choisir. Que la gauche, emmenée par le parti socialiste, porte un projet de redistribution enthousiasmant et mobilisateur, gardant le meilleur de la République émancipatrice et de l’élan libérateur et hédoniste de 68, et alors elle pourra saisir la crise comme une opportunité fondatrice. Mais qu’elle se recroqueville, qu’elle confonde solidarité et charité, justice et moralisme, et alors elle donnera du poids à ceux qui veulent théoriser l’existence de deux gauches, une bonne (« radicale ») et une mauvaise (« de la compromission »), entre lesquelles il faudrait choisir. Toute l’histoire de notre famille politique démontre que le fait d’entériner ce pseudo-clivage est mortifère, pour l’une comme pour l’autre. Et si nous essayions vraiment, pour une fois, de faire du passé table rase ?
Julien Dray






6 commentaires:
Sensé, très sensé.
OK, mais la France peut-elle le seul pays à adopter une telle politique fiscale ? N'est-elle pas enchaînée à l'Europe ? Où faut-il considérer que Maastricht, c'est fini, comme dit la chanson ?
JR
Et après le scandale mediatico-judiciaire comment on fait ? C'est vrai vous vous défendez dans les média traditionnels mais pas sur votre blog pourquoi ?
http://gauchedecombat.wordpress.com/2009/02/14/mes-amities-a-julien-dray/
Que vous etes bien tristes, tous, au lieu de vous rassembler vous laissez le petit installer sa dictature. L'histoire vous jugera, vous n'avez rien apris de 2002. Meme si Martine n'est pas parfaite, elle à été élue, alors respectez-la. Vous la jugerez a la fin de son mandat. Aucun risque que je vote un jour pour la madonne du Poitou, et pourtant j'ai toujours voté PS.Oubliez vos montres a 100 000€ et pensez a ceux qui vous ont elu et qui attendent des choses positives et pas des chamailleries de maternelle (a votre age...).
Je trouve vos interventions très déplacées étant donné les casseroles que vous traînez. Tirer sur le PS et l'ambulance Aubry est effectivement tout à fait justifié et ils le méritent, mais pas de votre part.
Enfin, c'est courageux de laisser un espace pour les commentaires sur votre blog, car peu de politiciens osent le faire, à droite comme à gauche. Tant ils ont peur de constater d'abord le petit nombre de commentaires révélateur du petit nombre de lecteurs de leur prose et de leurs pensées (dont le peuple n'a plus rien à faire) et ensuite le mépris et parfois la haine dont ils font l'objet. Le vrai problème de la France est là, beaucoup plus loin et plus fort que la perdition prévisible du PS : c'est que les Français vomissent sur leur classe politique. Essayez donc de comprendre pourquoi en regardant l'heure sur l'une de vos montres de luxe....
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