mercredi 14 octobre 2009

Comment s’opposer à Nicolas Sarkozy

Un débat lancinant tourne sans fin, au sein de la gauche, depuis l'élection présidentielle. Comment s'opposer à Nicolas Sarkozy ? On pourrait croire que depuis le temps - deux ans désormais - des leçons ont été tirées des échecs et des réussites en ce domaine. Malheureusement, ces deux mêmes années, et l'actualité récente tout particulièrement, prouvent qu'il n'en est rien. A chaque étape, on reproduit les mêmes erreurs : caricature et victimisation. Pour le plus grand bénéfice, au bout du compte, de celui qu’on voudrait atteindre.


Mettons les choses au point une fois pour toutes : je n'ai aucune complaisance pour le pouvoir en place, contrairement à ce qu'aimeraient laisser entendre certains, qui se recrutent d’ailleurs souvent parmi ceux dont je remets en cause la façon de s'opposer. Je n'admets pas ces petites remarques, que je connais bien, sur on ne sait quelle tentation de l'ouverture qui serait mienne - ou pire. Je ne suis pas de ceux qui côté face se répandent en grandes imprécations contre Matignon et l’Elysée, mais, côté pile, connaissent les bonnes allées du pouvoir, les bons numéros de téléphone, dès qu'il s'agit d'obtenir une quelconque faveur. Par ailleurs, ce qui m'est arrivé durant les dix derniers mois ne donne pas l'impression, je crois, d'une grande tendresse du pouvoir à mon égard.


Être un opposant : oui. Mais pas un opposant stérile, inefficace, ou qui, pire encore, finit par servir la cause de ceux qu'il est censé combattre.


Je n'aime pas les curées, les meutes, les lapidations et les lynchages médiatiques. Je ne les ai jamais aimés, je les aime, au terme de cette année, moins que jamais. Je les considère comme toujours suspects, car ils sont toujours frappés du sceau de l’irrationalité et de la violence aveugle. Confusion des faits, confusion des valeurs, confusion du jugement. Elles participent d'une logique sacrificielle dans laquelle il faut sans arrêt de nouvelles têtes à faire tomber, comme dérivatif aux frustrations et aux souffrances liées à des problèmes bien réels, que l'on se garde bien d'attaquer directement, eux. Qu'importe au fond que les têtes tombent à tort ou à raison : il faut qu'elles tombent, un point c'est tout ! La gauche, par son histoire, comme par ses valeurs, ne peut en aucun cas se prêter à pareille tentation, qui, sans même parler de son inefficacité, viole nos principes et notre éthique humaniste.


C'est au titre de ces convictions que je suis intervenu dans les deux controverses médiatiques des derniers jours - celle concernant Frédéric Mitterrand (sur laquelle je me suis exprimé dans une tribune précédente), celle concernant Jean Sarkozy - parce que je voyais trop bien comment elles exemplifiaient cette dérive que je viens de décrire. A chaque fois on observe le même processus : une ignorance (subie ou entretenue) des faits, qui nourrit la confusion ; confusion qui permet, à son tour, la démagogie. Démagogie qui n'est jamais une tactique efficace, même d'un point de vue totalement cynique et utilitariste, car elle pêche toujours de la même façon : elle prend les gens (le "peuple", « l’opinion ») pour plus bêtes qu'ils ne sont. Or « l’opinion » n’est ni stupide ni dépourvue de bon sens, et passé le moment de l’émotion généralisée, elle finit toujours par se rappeler au bon souvenir de ceux qui ont brandi des fourches, et réclamé des têtes.


Nous en revenons donc à la même question : comment nous opposer efficacement ? Les médias ne nous facilitent pas la tâche, cela est vrai. Non qu’ils ne nous donnent pas la parole, bien au contraire même : ils nous incitent insidieusement à réagir selon des modalités qui conviennent à leur propre logique - faire du bruit, du scandale, de la polémique virulente, pour "vendre du papier" ou faire monter l’audience. Au lieu d'imposer sa propre communication, la gauche se laisse guider par eux, croyant s'attirer leurs bonnes grâces, mais ne faisant que nourrir une machine qui se retournera au bout du compte contre elle, en un effet boomerang dévastateur. Sur l'affaire du jour par exemple : on attaque la candidature de Jean Sarkozy à la présidence de l'EPAD sur sa jeunesse et sur son manque de compétence. Que se passera-t-il quand le parti socialiste, à son tour, présentera des jeunes candidats à des postes au nom du renouvellement, avec les meilleures intentions du monde ? Ou des candidats n'ayant pas fait d'études longues ? Que dira-t-on quand on viendra nous expliquer que trop jeune ou sans diplôme, on n’a aucune qualification – et quand on nous rappellera que c’est au nom de ces principes que l’on a mené une campagne médiatique contre le fils du président de la République ?


C’est l’honneur du combat politique que d’être un engagement total. Mais cela n’implique pas que tous les coups soient permis. Comme frapper le fils pour tenter d’atteindre le père. Ce qu’il y a de révoltant, c’est le système de placement de proches du président à la tête des banques, des administrations. Là, on est dans la nomination de complaisance, le fait du prince, le vrai népotisme. On est face à la constitution d’une véritable toile d’araignée, qui contraindra la gauche, quand elle reviendra au pouvoir, à remplacer quasi systématiquement les hauts fonctionnaires en poste, pour ne pas avoir une administration qui lui est a priori hostile. On glisse en fait doucement, du fait de la pratique sarkozyste du quinquennat présidentiel, vers un spoil system à l’américaine, où il n’y a plus de présomption de neutralité chez les grands serviteurs de l'État. Cela, il fallait le dénoncer courageusement, mener de vraies campagnes de mobilisation de l’opinion, pour pointer les atteintes portées à l'État de droit. Mais force est de constater que la gauche n’a pas fait ce travail. Elle préfère se rattraper aujourd’hui sur une cible moins coriace, et, pense-t-on, plus consensuelle.


Alors bien sûr, elle fait sourire et elle interroge, cette élection (car le poste de directeur de l’EPAD n’est pas attribué par stricte nomination, il faut le rappeler) qui semble faire partie d’un cursus honorum local taillé sur mesure pour le jeune homme. Il fallait publiquement s’en amuser, en recadrant le débat sur les vrais problèmes – la toile d’araignée – dont elle n’est qu’un épiphénomène. Il ne fallait en aucun cas se jeter dessus avidement, comme sur un os à ronger, donnant le sentiment qu’on frappait le fils car on n'était pas capable de s'attaquer au père. En reprenant les arguments glissés et attendus par les médias (l'âge, le diplôme), on donne le sentiment d'un règlement de compte personnel. Mais les refuser ne veut pas dire que l'on cautionne ce qui a été fait ; et de ce point de vue, ce sont les interventions du père en faveur de son fils qu'il faut attaquer, et pas le fils. Sinon on esquive la question première, la seule qu'il faut attaquer, celle qui est vraiment politique : une toile se tisse. En l'esquivant par des attaques personnelles, on laisse tout l'espace à Nicolas Sarkozy pour venir ensuite se plaindre, jouer à la victime, et montrer à l’opinion comment l’opposition se permet des attaques sous la ceinture à son égard.


On croit porter au président les coups les plus durs qui soient ; on lui apporte en fait sur un plateau les moyens de faire diversion. Et pendant ce temps le chômage progresse, le pouvoir d’achat recule. Deux promesses sur lesquelles Nicolas Sarkozy fut élu. J’écrivais il y a deux ans : pour combattre l’ex-ministre de l’Intérieur, il a une seule règle d’or – only facts. Revenir sans cesse aux faits signifiants, aux chiffres, aux résultats des politiques menées, les comparer à ses promesses, toujours. Refuser de s’essouffler à suivre sa fuite en avant, sa course à la « réforme », qui a justement pour but de désorienter l’opposition, en la forçant à réagir chaque semaine sur un sujet différent, sans logique d’ensemble ni perspective temporelle large. Jamais tout cela n’a été aussi vrai.


Julien Dray

4 commentaires:

Franade a dit…

Pour vous s'opposer efficacement, Julien, il faut revenir à la définition même d'un parti, et plus particulièrement d'un parti socialiste. Il faut revenir à la définition du pouvoir politique, y compris dans une période où la charge de l'Etat appartient à l'opposition.

Un parti, Julien, c'est une élite. Ce sont des hommes et des femmes exemplaires pour le peuple, ce sont ceux qui lui montrent la voie à suivre pour atteindre un modèle de société. L'idéologie est nécessaire mais elle ne suffit pas pour un parti de gauche. Le seul pouvoir politique à gauche est la praxis, et la praxis positive, c'est-à-dire celle qui agit non pas systématiquement a contrario de la droite mais dans un sens positif vers un modèle socialiste. Seule cette praxis politique positive peut recréer le lien de représentativité du parti socialiste avec le peuple de gauche.

Pardon de revenir là-dessus mais je pense que c'est important : si vous ou tout autre cadre du parti socialiste en accord avec votre tribune n'arrivez pas à obtenir la démission de Benoît Hamon de son poste de porte-parole du P.S après ses paroles indignes de ce poste, vous montrerez à tous votre impuissance d'hommes politiques de gauche.

L'appel, la tribune, le jugement ne suffisent pas, Julien. L'homme politique de gauche est uniquement puissant dans l'action orientée vers son idéal.

Anonyme a dit…

Ce qui a créé la rupture entre le peuple de gauche et ses représentants, me parait venir de deux erreurs : l'opposition systématique, plutôt que la construction d'une pensée économique différente ou d'un programme de gouvernance alternatif. En ce sens, vous y contribuez.
Mais la deuxième erreur est de se comporter au quotidien comme les députés et hommes de droite : je ne sais si les faits que l'on vous reproche sont faux ou avérés (aucune inculpation officielle et aucun jugement !), mais il y a eu des précédents, qui ont conduit certains français à parler d'une "gauche caviar" qui se complait dans le luxe que le pouvoir permet parfois.
L'opinion la plus répandue est que l'on ne peut pas parler des difficultés d'un smicard se comportant comme un richard. Mais encore une fois, je ne vous incrimine pas, rien n'est prouvé. On peut dire à votre crédit que vous avez fait votre carrière sur votre seul mérite, et pas grâce à l'entregent politique de votre famille. Pour le fils Sarkozy, c'est moins sûr, il lui faudra faire ses preuves. Mais il est, vous avez raison, ridicule de l'écarter sous le seul prétexte qu'il a un père président. Frédéric Mitterand a réussi sans que son Oncle lui fasse la courte échelle en permanence, son mérite est réel.
Et il est honorable que vous ayez le courage de vous élever contre la curée. Je vais vous dire : Même si le prêt de Bérégovoy était un "arrangement entre amis" , il ne s'agissait pas d'une prise illégale d'intérêt.
Il est atroce qu'un homme politique ne puisse pas se faire prêter de l'argent par des amis, en ce moment tous les français le font ou essaient de le faire, car les banques ne prête rien !!
Mais ne défendez pas trop les proches du pouvoir : cela ressemble à une tentative d'amadouer ce pouvoir, auquel vous reprochez d'avoir un acharnement systématique contre vous.
Mais d'un autre côté, si vous aviez eu des casseroles aux basques, et la conscience inquiète, vous auriez accepté le poste de minitre de l'intérieur que l'on vous promettait, pour vous blanchir par la fonction.
Et cette remise en selle politique, qui a tout du joueur de poker (eh oui, je lis tout sur vous) est un espoir sur tous les français.
Malgré la cabale médiatique la plus rude de 2009, les vôtres du PS qui vous ont lâché, les internautes déchaînés, la presse à charge, vous avez relevé la tête !
Un exemple à suivre, pour tous les autres qui sont jugés par l'opinion publique ou par leur entourage pour les anonymes, car il est difficile de connaître autant d'épreuve que vous et de rester lucide politiquement comme votre blog nous le prouve.

Anonyme a dit…

Personnellement je pense que le parti socialiste perd tout son crédit petit à petit et peut-être même pas petit à petit.

La seule chose qui m'ait fait garder espoir c'est le combat acharné de quelques députés de gauche lors des débats sur la loi Hadopi (qui est une perte de temps immonde).

C'est à cette occasion que je me suis rendu compte que le parlement pouvait être bien désert que ce soit dans un rang ou dans un autre.

C'est aussi à cette occasion que j'ai pu voir le despotisme Sarkoziste en action avec cette "obligation" pour les députés d'être présents avec pour mot d'ordre "ne réfléchissez pas voter pour".

J'ai également à cette occasion pris conscience à quel point ce despotisme est étendu aux médias.

Exit les vidéos du politique raciste et du pourri de l'intérieur, par contre le nain plus grand que les ouvriers X lors d'une usine Y (qui n'est d'ailleurs pas leur usine), l'excellente propagande pour le président çà on n'hésite pas !

Exit également sur les "grandes" chaînes les opposants à l'Hadopi. Le seul PS invité à communiquer sur le débat est J. Lang qui, non seulement n'a assisté à aucune séance en assemblée mais en plus est, apparemment le seul contre cette loi dans le parti !

Comment se fait-il qu'aucun député du PS ou de la gauche n'ait été invité pour s'exprimer sur le sujet ?

Pourquoi M. Aubry ne répond-t-elle jamais aux journalistes ?
Pourquoi M. Aubry ne s'est-elle pas prononcé sur le sujet ?
Pourquoi M. Aubry ne parle-t-elle pas d'un sujet concernant la liberté d'expression, la démocratie, la politique des lobbys, le financement de la culture, le droit fondamental (reconnu par le conseil constitutionnel) qu'est devenu internet ?

Je suis tout simplement écoeuré de cette passivité, de ce manque de "couilles", de ce manque d'opposition.

"Il faut tirer les leçons .. blablabla !" ras le bol d'entendre çà après chaque élection ! Réunissez-vous, faites des réunions, discutez ! ah bien sûr c'est du boulot c'est de longues heures à passer mais être élu c'est beau mais c'est des devoirs aussi !

Où sont les propositions ? Où est le cadre, les idées pour l'avenir ?!

RIEN RIEN RIEN en deux ans ! DEUX ANS ! et d'ailleurs pas qu'en deux ans ! Il suffit de voir les années d'avant pour se rendre compte que le parti socialiste est stérile s'idées depuis bien longtemps !

J'ai regardé votre intervention sur France 2. Vous avez été bien longtemps militant et on sent que vous l'êtes toujours.

Battez vous pour la vérité. Battez vous pour vos convictions. Battez vous pour la culture et l'éducation des gens. Battez vous pour l'information des gens. Battez vous pour rechercher les idées de demain.

La France est une démocratie. Le pouvoir est au peuple. Tout est possible s'il reste au peuple. Aujourd'hui la France est dans une dictature. Sarkozy a les pleins pouvoirs et on le sent tous les jours.

Le sentiment que j'ai est d'ailleurs celui qu'il tient le PS par les couilles. Je ne sais comment mais réellement on a vraiment cette impression de l'extérieur.

Anonyme a dit…

J'ai peur pour l'avenir de la liberté d'expression. Avec la loppsi qui pointe son nez et avec le filtrage du net qui semble se profiler, j'ai vraiment peur pour la démocratie. L'intelligence s'est construite avec la communication, le partage des idées. Aujourd'hui TF1 est maîtrisée, France 2 pas mieux. Europe 1 on en parle pas.

Je suis d'accord sur le fait qu'on ne doit pas attaquer Jean Sarkozy sur son âge ou ses compétences.. mais il suffit de regarder les guignols pour voir comme cette proposition de candidature est tout simplement grotesque ! Ne me dites pas que personne d'autres n'est plus qualifié que lui pour ce poste ! Il faut arrêter ! Même lui, comment peut-il en son âme et conscience vouloir un tel poste ?! Se prend-il pour un génie ?!

Sarkozy a le pouvoir et en prend encore plus tous les jours ! Il suffit de voir combien de personnes ont été virées (officiellement elles ont démissionné) et remplacées par ses choix.

Sans exagérer je pense que tous les mois je lis un titre sur telle ou telle nomination par Sarkozy.

Ce genre de chose personne le dénonce !

L'écrire dans un livre çà ne suffit pas. Aujourd'hui il faut jouer sur tous les médias. Vous avez compris que le net est un acteur majeur mais il est évident que les médias qu'il faut harceler ce sont les journaux télévisés. J'ai travaillé en hôpital et en maison de retraite, si on compte le nombre de personnes en chambre chaque jour qui regarde TF1 ou France 2 le midi et le soir... Voyez le lavage de cerveau ?!

Car c'est bien ce que c'est ! En regardant TF1 vous avez les informations, la propagande de Sarkozy.

Il faut regarder la RTBF pour voir la vidéo (visible également sur le net) de Sarkozy bourré après une entrevue avec Poutine. Soi disant il n'était pas saoul : OK. C'est surement de l'eau qu'il a bu avec Poutine. Elle sortait juste du congélo et était russe. Cette vidéo l'a-t-on montré sur TF1 pour que le peuple fasse sa propre opinion ?!
NON

France 2 alors ?
NON

une autre chaîne ?
la RTBF.. (dont le présentateur a dû s'excuser pour avoir dit la vérité ! Honteux !)

L'écologie.. Il faut en faire un point d'honneur !

Le gouvernement veut faire des lois (genre Hadopi) qui seront un gouffre pour rien, du filtrage, des lois et des lois pour rien et coûteuses.

Je suis écoeuré et je pense que çà se ressent en lisant mes lignes et je ne suis pas le seul. Je ne serais pas étonné que le parti Pirate commence à grossir mais il n'a malheureusement que peu d'expérience..
Monsieur Dray, le parti socialiste se meurt ! Il faut réagir ! Ce parti a beaucoup d'expérience en son sein. Beaucoup de "chose" à nettoyer.
Le parti socialiste est au bord du précipice il faut réagir.


" Le seul pouvoir politique à gauche est la praxis, et la praxis positive, c'est-à-dire celle qui agit non pas systématiquement a contrario de la droite mais dans un sens positif vers un modèle socialiste."

"Un parti, Julien, c'est une élite."
Je suis tout à fait d'accord.
Je dirais que le parti Socialiste était une élite .... On attend qu'il le redevienne .. Entourez vous d'experts avec divers opinions, discutez, discutez, discutez !

David.

Le parti socialiste a besoin de renouveau. Redevenez militant et faites la révolution interne qui doit être faite ou les cerveaux fuiront le parti comme la peste !