vendredi 30 avril 2010

Zorba, le FMI et l’Europe

Dans l’actuelle crise grecque, il y a l’arbre, et il y a la forêt. L’arbre : les soucis financiers de l’Etat grec, qu’il convient d’ailleurs de relativiser si on fait la part entre la réalité budgétaire (une dette publique s’élevant certes à 110% du PIB, mais à comparer avec celle de 100% des Etats-Unis et celle de … 200% du Japon) et l’emballement mi-irrationnel, mi-intéressé des marchés et des spéculateurs, qui conduit à l’explosion actuelle des taux de prêt au pays hellène. La forêt : l’incurie de ses partenaires européens, qui, oscillant entre égoïsme national et orthodoxie idéologique bornée, ont laissé la situation se dégrader alors qu’une intervention décidée et précoce aurait probablement stoppé net l’emballement des marchés.

Ce sont à la fois les institutions européennes et leur pratique qui sont en cause. Le traité européen exclut que soit aidé un pays membre en difficulté financière, de même qu’il exclut un financement par la Banque Centrale Européenne. On est en train de voir les effets pervers de ce rigorisme en temps de crise ; une entraide européenne se met finalement en place, mais tardivement et dans la difficulté ; quant à la BCE, elle refuse aujourd’hui de prêter à la Grèce étranglée par les taux d’intérêts des prêts bancaires, banques sauvées de la crise par les prêts à 1% de la … BCE ! En clair, le système marche sur la tête et aurait besoin d’être complètement revu, la perspective d’un gouvernement économique européen n’apparaissant plus comme un bel idéal très éloigné, mais comme une urgente nécessité. Et puis il y a la pratique. Jamais il n’a été aussi évident que l’Europe est un avion sans pilote. Historiquement, le couple franco-allemand a toujours été le moteur de l’union. Or qu’a-t-on vu ces dernières semaines, sinon l’illustration de la désunion et de la panne de ce moteur ? Alors que la crise atteint son paroxysme, une absence du président de la République, ne prenant la parole que très tardivement et laissant la ministre des Finances annoncer les bénéfices que tirera la France de l’argent prêté à la Grèce ; parallèlement, un chauvinisme à courte-vue de la chancelière allemande, qui, cédant à la pression populiste et aux considérations électoralistes, a à la fois retardé l’action européenne et soufflé sur les braises, faisant part publiquement de sa méfiance envers la Grèce. Nous payons lourdement le prix du découplage de la France et de l’Allemagne, et la responsabilité de Nicolas Sarkozy est tout sauf nulle dans ce divorce. François Mitterrand et Jacques Chirac en leur temps avaient toujours su chercher (c'est-à-dire construire) le compromis avec notre voisin d’outre-Rhin – faut-il rappeler que c’est un tel compromis qui a permis et la monnaie unique européenne, et la réunification allemande ? Ou qui a évité l’engagement de l’Allemagne au côté des Etats-Unis lors de l’invasion de l’Irak en 2003 ? Nicolas Sarkozy, en laissant le climat se détériorer entre les deux pays (en pensant à un rééquilibrage avec l’Angleterre), a de facto laissé une nouvelle règle s’établir, celle du chacun pour soi. Nous constatons aujourd’hui les conséquences de cet abandon, avec cette Europe empêtrée dans son absence de « gouvernance » et tirée à hue et à dia par les éléments extérieurs.

On aurait en tout cas bien tort de regarder la crise grecque de loin, assis confortablement dans son fauteuil et rassuré par la (présente) bonne note accordée à la France par les sacro-saintes agences de notation. Par un vicieux enchaînement causal, la crise de 2008 – de l’entière responsabilité des banques et de la finance – en vient à imposer un climat d’austérité et de détérioration de la puissance publique sur les populations européennes. Les « conditions » insensées que l’on s’apprête à imposer au peuple grec, en échange des subsides de l’Europe et du FMI, ouvrent la voie à un nivèlement économique et social comparable dans les autres pays de l’union – nivèlement qui, fatalement, cassera la croissance et nous enfoncera un peu plus dans la crise. Et la social-démocratie ne peut pas considérer que son rôle est de faire le « sale boulot », de mener à bien des plans de rigueur suite aux excès libéraux, avec la fausse idée que si c’est elle qui s’en charge, ce sera moins dur pour les salariés.

Alors, plutôt que de crier au loup contre des boucs émissaires faciles, les Grecs truqueurs de comptes publics aujourd’hui, un autre demain, plutôt que de désigner des coupables isolés (les patrons voyous, les agences de notation …) pour mieux préserver le système en son ensemble, il faut prendre des mesures fortes qui nous sortent de la gestion du statu quo et des contraintes. Pour ce qui est de l’Europe, mettre enfin la BCE sous le contrôle politique des citoyens et lui permettre de prêter aux Etats membres dans pareille situation, avec des conditions qui soient assorties de clauses sociales. On peut aussi penser que l’heure est venue de dépasser les certitudes monétaristes et de mettre fin à la surévaluation de l’euro, qui pénalise inutilement notre commerce extérieur. De concevoir une nouvelle politique douanière aux frontières de la zone euro, qui pénalise les importations ne satisfaisant pas à nos normes écologiques et sociales. Enfin, plutôt que de « faire payer » des populations qui auraient vécu « au dessus de leurs moyens », comme on est en train de l’expliquer pour la Grèce, mettre en place un plan européen de relance de la consommation, qui seul pourra nous remettre dans le cercle vertueux de la croissance – et d’une croissance partagée par tous.

Julien Dray

PS J’ai signé – et vous invite à signer – la pétition lancée par l’Humanité pour réclamer que la Grèce bénéficie de prêts à des taux aussi avantageux que ceux dont ont profité les banques coupables de la crise.

4 commentaires:

Anonyme a dit…

L’Allemagne, sur qui le financement de l’Europe repose, risque de se sortir de l’Europe par le haut. Espérons que la France sera capable d’en faire autant.

Aujourd’hui on nous parle d’un grave problème de finance avec la Grèce.
À y regarder de plus près, il s’agit d’un faux problème. Un problème fabriqué de toute pièce. La Grèce n’est pas un cas unique.
L’église Orthodoxe grecque, échappant à toute fiscalité, est devenu le plus grand propriétaire foncier en Grèce (pratiquement le seul). On ne compte pas aussi les dizaines de milliards investis sur les marchés boursiers.

Hier on a oublié de nous parler du boulet Polonais.
À peine intégrée à l’Europe, la Pologne a utilisé les 80 milliards d’euros de la dotation européenne pour acheter des avions militaires américains. « Il faut dire que les Polonais sont très riches. »

Dans la foulée, la Pologne va utiliser « cette nouvelle liberté » pour interdire le droit à l’avortement. Cela ne peut qu’augmenter le niveau de vie des Polonais qui, dans la réalité, est l’un des plus bas d’europe.

Demain on passera sous silence que la Turquie dispose actuellement d’une quinzaine d’ogives nucléaires gracieusement offertes par les étasuniens dans le cadre de l’OTAN.


L’EUROPE du Chaos

Le problème n’est plus de « construire » l’Europe. Le problème est : « Comment se débarrasser de cette saloperie ? »

On s’achemine vers une société européenne sans nom, sans repères matériels réels, gavée de mensonges, de drogue, de religions. Une société entièrement soumise au totalitarisme religieux.

Menteur comme un journaliste
http://n-importelequelqu-onenfinisse.hautetfort.com/archive/2010/05/03/menteur-comme-un-journaliste.html

Bertrand LE BAIL a dit…

Merci julien pour cette analyse.
Il est important je crois de rappeler que la dette grecque, même si elle atteint des montants importants, n'avait rien d'insoutenable. Et il est intéressant de voir comme l'accent a été mis sur l'insincérité du gouvernement grec, ce qui évitait de revenir sur l'absence de régulation de la finance suite à la crise de 2008.
Un exemple, un peu technique certes, mais facilement explicable, est le rôle des Credit Default Swap (CDS) dans la montée des taux d'intérêts de la Grèce: cette assurance vise à s'assurer, quand on prête de l'argent, contre tout risque de défaut de paiement du débiteur. Sauf qu'elle n'est pas réservée aux seuls créanciers, mais peut être contractée par n'importe quel spéculateur. Un peu comme si mon voisin pouvait prendre une assurance incendie sur ma maison...
Je crois que cet exemple mérite d'être largement relayé pour montrer concrètement qu’on est encore bien loin d’un capitalisme « moralisé ».

Anonyme a dit…

votre article est fort intérressant surtout avec le recul de cette semaine, ou l'on voit la défense de l'euro...les elections Britaniques et Allemandes....La strategie du gouvernement Fillon de Sérrer les vis pour les plus humbles..etc A quand une manif intersyndicale, chantant la carmagnole...ça rappellerait des souvenirs à certains...qu'en pensez vous???

Taux a dit…

Le Credit defaut Swap permet une analyse technique sur l'augmentation des taux et des conséquences sur la dette de la Grèce.
Une plus grande implication et protection de l'Europe sur les attaques financières sur les pays membres seraient bien utiles.