jeudi 16 décembre 2010

De Corbeil à Noisy

Les deux élections municipales de ce week-end, à Noisy-le-Sec et à Corbeil-Essonnes, doivent être analysées minutieusement. Il faut toujours éviter de tirer trop vite des conclusions générales d’un cas particulier. Mais en l’occurrence, les ressemblances entre les deux scrutins, du point de vue tant de leur contexte que de leur résultat – un échec à chaque fois pour la gauche – conduisent à réfléchir à ce qui pourrait bien être des traits structurants, révélateurs de tendances plus larges.

Ces dernières années, les élections partielles étaient très majoritairement favorables à la gauche, au point qu’on y lisait une confirmation au quotidien du discrédit du gouvernement et du président de la République. Les deux échecs simultanés de Corbeil-Essonnes et de Noisy-le-Sec sonnent donc comme un coup d’arrêt à ce qui était presque devenu une habitude. Plus inquiétant encore, nous parlons ici de villes populaires, et donc tout-à-fait emblématiques de la population que le PS et la gauche ont à cœur de (re)conquérir ; quant au contexte précis de l’élection, nous avons dans un cas une mairie avec une équipe sortante de gauche, et dans l’autre des sortants UMP, mais entachés de plusieurs affaires électorales ayant justement reconduit à des partielles à répétition. Rien n’y a fait : c’est finalement la majorité présidentielle qui l’emporte à chaque fois, et avec une marge significative (de 8 à 10 points) dans les deux villes, sur fond de forte abstention.

Le parti communiste s’étant placé en pôle position à gauche à chaque premier tour, c’est à ses représentants qu’est revenue la responsabilité de mener des listes unitaires au second tour. On ne saurait faire porter tout le poids de la défaite sur ces derniers, pas plus que sur les autres forces de gauche ralliées à l’issue du premier tour. C’est pourtant ce qu’a jugé bon de faire le Parti de Gauche, s’acharnant sur la maire sortante de Noisy, et expliquant qu’elle était pleinement responsable du mauvais score au second tour, n’ayant pas mis assez de bonne volonté au rassemblement derrière le candidat du Front de Gauche. Curieuse façon de se dédouaner, et qui donne sans s’en rendre compte un important élément d’explication quant aux deux échecs de ce dimanche. Comment réussir la difficile alchimie d’une dynamique collective au second tour, quand une partie de la gauche – le Parti de Gauche en premier chef – a désormais pris comme fond de commerce la critique systématique du parti socialiste, stratégie à très courte vue ? Probablement permet-elle de grappiller des voix dans une logique de premier tour, mais quand il s’agit ensuite de rassembler largement pour battre la droite, il ne faut pas s’étonner du manque d’enthousiasme d’un électorat socialiste fatigué d’encaisser les anathèmes – « social-libéral », « partisan du FMI » et autres relativisations plus ou moins subtiles de la différence entre PS et droite. On a d’ailleurs parfois le sentiment que les socialistes ont d’une certaine manière, ces dernières années, intégré ces critiques, au point de ne plus oser défendre leur identité face à ces incessantes mises en cause sur l’air du « plus à gauche que moi tu meurs ». C’est une erreur : faute d’une relation saine, où chacun assume clairement sa position, ce sont au bout du compte les électeurs qui marquent leur mécontentement en votant avec leurs pieds.

Il ne s’agit pas d’une querelle de boutiques électorales, mais bien de la conception que l’on se fait de la gauche. Pour que l’union des gauches, que François Mitterrand avait rendue possible, reste d’actualité, il est vital que les uns et les autres défendent l’idée qu’il y a une seule gauche, avec toutes les nuances et les débats – légitimes – qu’elle peut abriter en son sein. Ce n’est pas le chemin qui est pris quand certains instrumentalisent et dramatisent ces nuances et ces différences pour exister, accréditant peu à peu, dans les actes si ce n’est dans les paroles, la thèse de deux gauches irréconciliables, « molle » contre « dure », « réformiste » contre « révolutionnaire », etc. On disait autrefois qu’un pas en avant vaut mieux que mille programmes. Force est de constater, à ce sujet, qu’un retard inquiétant a également été pris dans l’élaboration d’une démarche unitaire digne de ce nom au niveau national, s’appuyant non pas sur de simples accords électoraux, mais sur un travail commun d’élaboration programmatique, en vue d’un pacte de gouvernement pour la présidentielle et les législatives.

Si les enjeux directs sont d’abord locaux, il est néanmoins difficile, on le voit, de ne pas faire le lien entre ces deux élections, fortement politisées, et la situation nationale. Un des paris de la gauche pour 2012 est un puissant sentiment de rejet de Nicolas Sarkozy dans l’opinion, qui suffirait à porter un vote majoritaire de gauche dans les urnes. Les dernières élections locales ont d’ailleurs systématiquement été interprétées comme des messages de mécontentement envoyés au président de la République. Si cela est vrai dans ce sens, alors il faut, a contrario, considérer que les deux scrutins de dimanche démontrent et posent les limites de ce mécontentement : pour une gauche divisée, pour une gauche n’incarnant pas clairement au niveau national – quelle que soit la qualité de ses projets municipaux – une véritable alternative compréhensible et crédible à l’UMP, il n’y a pas de majorité trouvable, ni d’ailleurs de mobilisation (comme en atteste la faible participation).

Corbeil et Noisy doivent être pris comme deux sérieux avertissements. Il ne nous reste déjà plus beaucoup de temps pour nous mettre sur les rails d’une présidentielle victorieuse en 2012.

Julien Dray

8 commentaires:

Anonyme a dit…

C'est Corbeil-essonnes. merci

Anonyme a dit…

Corbeil-Essonnes !!!!! Monsieur Dray

Julien Dray a dit…

Merci, c'est corrigé, ça doit être mon inconscient qui me travaille :-)

Anonyme a dit…

Abstention, Mélenchon,...
Quand le Front de Gauche se radicalise et s'éloigne des principes réformistes, il n'y a plus rien à en attendre. A eux de changer sur cet aspect, et respectons ensuite mutuellement nos nuances. Sans quoi, on réinvente la machine à perdre et brasser de l'air. Allez Jean-Luc, un effort !
Eric Bothorel /22

jm a dit…

Doit-on faire un parallèle entre ces deux élections, sur se seul fait que nous les avons perdues le même jour ? Elles sont dans un contexte bien différent.
Mais c'est vrai que la convergence des forces de gauche est difficile:
Le Parti de gauche, qui semble avoir manqué son OPA sur le PC s'enferme dans une stratégie proche de celle de Die Linke, qui consiste à grignoter sur la frange la plus à gauche de l'électorat du PS, au détrimant de l'intérêt général et des chances d'alternance. On sait ce que cette stratégie a donné en Allemagne...
Les verts se caractérisent avant tout par une boulimie de représentativité électorale, obtiennent tout et plus encore d'une direction nationale tétanisée par leur score aux européennes, et en Essonne on sait plus qu'ailleurs ce que cela peut couter, d'autant plus que personne ne semble se soucier du Corpus idéologique instable des verts, parfois incompatible avec le nôtre.
Le PS doit-il éviter la surenchère à gauche et 'rester lui-même', c'est à dire rester aujourd'hui ce qu'il était hier ?
Je ne le crois pas. Son rôle est d'adopter une démarche de plus grande exigence dans le difficile compromis entre l'idéal et le réel. Ne pas promettre la lune, certes, mais être assez exigent avec son propre projet pour s'approcher au plus pres d'une société plus juste.
Cela suppose justement de refonder notre corpus, et la convention qui vient de s'achever, même si elle n'est qu'une ébauche, va dans ce sens. La cohésion de la gauche ne se bâtira pas sur la confrontation de positions assumées, supposant in fine la victoire d'un bloc sur l'autre, mais sur le dépassement de ce qui a pu diviser hier, à l'intérieur comme à l'extérieur du PS.

GdeC a dit…

@dray : tu peux dire et écrire ce que tu veux. je renvoie tes lecteurs à mon billet sur le sujet d'hier... Car la réalité est que le candidat le mieux placé de la gauche n'était pas du ps... et que celle-ci s'est maintenue au deuxième tour. La tactique duu vote utile est donc à géométrie variable et valable unqiuement quand le ps gagne.... CQFD. Et je ne tape aps sur le ps pour le plaisir. j'en ai été. mon fils l'est encore. Combien je voudrais qu'il soit dfavantage vertueux. et davantage un parti de gauche ! sans quoi nous n'aurions aps été obligés de le quitter....

Anonyme a dit…

M Dray , bonsoir,

je vous ai lu attentivement et je crois que vous êtes certainement un des leaders de gauche les plus au fait de ce qui peut arriver en 2012 en tirant des enseignements de 2010.
Je vous parlerai, avec mes mots..., de Noisy. Une victoire en 2008 , par 200 voix, ce qui ne donne pas une assise enorme, victoire obtenue par une alliance fort improbable du PS, du PC version années 50(Garnier),des verts version années 80 (le sectarisme le plus desuet comme livre de chevet) , et quelques personnes plus ou moins inclassables , disons une sorte d'ultra gauche civile ( Melenchon n'existait pas encore en 2008 dans la configuration actuelle).
Résultat, tout cela implose au bout de deux ans , avec le résultat que l'on sait: la droite élue avec 55% des voix , résultat historique ici!!!!
Je voulais simplement dire qu'on peut se demander si il ne s'agit pas ici d'un scénario qui va se reproduire en 2012 au second tour (avec les mêmes , mais au niveau national)et que tout cela implosera avant 2014.....
Une des raisons de l'implosion a été l'existence de la Police municipale à Noisy, mais au niveau national , dans deux ans , ce sera le nucléaire, l'armée à l'exterieur, voire le futur aéroport de Nantes...
Bref, une alliance large des forces de gauche dans le contexte actuel n'est pas viable dans le moyen terme.Je pense que vous êtes un des seuls à le "penser" aussi ouvertement.
Et je vous souhaite bon courage

isperlimpo a dit…

En fait il faut avant tout un bon candidat pour reussir quel que soit le parti
Car la logique des partis semble avoir vécu
On peut être inquiet pour 2012 c'est vrai
Mais ne nous mentons pas la difference sera faite par la capacités des partis à soutenir un (bon) candidat.
Le local est revelateur de talent
Le spectre d'un 21 avril bis est a redouter si chaque parti ne veille pas a faire de cette election un vraimoment de democratie et de reflexion interne et externe
On sait que les plus vifs opposants ne sont pas forcement dans le camp adverse
Bref on a les regles du jeu à nous de les appliquer
Et puis pensons aussi au projet de société que nous voulons offrir à nos enfants
Soit on poursuit dans le cynisme la désinvolture soit on reveient à l'essentiel