Car la crise est passée par là. Elle pose un impératif : celui de refaire de la politique, au sens fort du terme. D’arrêter de gérer sagement les contraintes, pour travailler à l’ouverture, au contraire, de nouveaux possibles. Les élections européennes constitueront, pour la gauche, le premier test de notre volonté commune d’opérer cette repolitisation. Notre objectif doit donc être de leur redonner un sens et un objectif – ce qui exclut de facto toute limitation de notre ambition à celle de « faire un score honorable », sans parler de « limiter la casse ».
De ce point de vue, les sondages, pour le moment plutôt positifs pour le parti socialiste, peuvent être un bien mauvais conseiller. Les Français – et c’est heureux – semblent encore faire confiance aux socialistes pour changer la donne économique et sociale, en particulier au niveau européen. Pour autant, il n’y aurait rien de plus dangereux que de se reposer sur un supposé matelas de voix, pour remettre à plus tard la refonte de notre système intellectuel et idéologique. Car le camp adverse – celui de la droite, des libéraux conservateurs – a bien compris l’enjeu de la période, et ce d’autant plus qu’il se sait être la première victime, potentiellement, de la crise idéologique qu’a généré la faillite de la mondialisation néo-libérale. C’est pour cette raison que les partis et gouvernements de droite ont été parmi les premiers à réagir vivement à la crise et à réclamer une moralisation du système, pour mieux le préserver. Je vous renvoie à ce propos à ce que j’écrivais des critiques « morales » du capitalisme à l’automne dernier, dans La fin des Vingt Perverses.
Le libéralisme va muter, pour survivre. La gauche doit faire de même, et ne pas se reposer sur les lauriers que semble décerner la crise aux critiques que nous faisions, depuis des années, de la mondialisation néolibérale. La gauche doit dépasser les solutions classiques, les plans de relance se limitant à une relance de la demande – plans adaptés à l’ancien monde, plans inadaptés, en conséquence, au monde qui vient. Ou nous résignerions nous à devenir, par paresse ou manque d'envie, le camp du conservatisme et de l’enfermement idéologique, après avoir si longtemps reproché l'un et l'autre travers – à raison – à nos adversaires ?
Crise inédite, nouveau monde, nouveaux instruments. L’Europe a vocation à être un de ces instruments, pour porter et promouvoir un nouveau modèle, et répondre à l’ampleur de l’intervention économique nécessaire. Je remarque d’ailleurs que ceux-là même qui combattaient l’intégration européenne, à gauche, sont aujourd’hui d’accord sur ce point ; même les protectionnistes n’envisagent de protectionnisme qu’à l’échelle européenne. D’un sujet de différenciation artificiellement construit il y a quatre ans, l’Europe peut aujourd'hui devenir le lieu d’une possible réunion pour la gauche. Des divergences, bien sûr, subsistent. Souvent sincères. Je fais le pari que nous pouvons collectivement les dépasser, si nous nous en donnons les moyens.
Je propose pour cela une solution simple à mettre en œuvre : l’organisation d’une conférence de toute la gauche européenne. Cette conférence n’aurait pas pour but de réanimer de vieux débats dépassés, ou de revenir sur le traité de Lisbonne (que je me félicite de ne pas avoir soutenu, en 2007, au bureau national du PS). Elle viserait d’une part à élaborer un plan de transformation du parlement européen – pour en faire l’instrument, démocratique, du choix d’un nouveau modèle social et économique – et d’autre part à faire de la naissance d’une vraie puissance publique européenne (donc d’une politique financière, fiscale, industrielle) l’enjeu des élections. Elle permettrait par ailleurs de mettre tous les partis de gauche devant leurs responsabilités : en ce moment historique, voulez-vous faire front et peser sur le cours des choses, ou au contraire réitérer le sempiternel débat « gauche molle / gauche radicale », et entériner les replis nationaux ?
Cette proposition n’est pas neuve. Je l’avais faite, au nom de la motion E, lors du Conseil national qui avait installé la nouvelle direction du PS. Mais il est encore temps de la mettre en œuvre – par exemple à la fin du mois de mars. Nous pourrions la mettre à profit pour mettre à plat, sans le prisme déformant des intérêts médiatiques et électoraux, les sujets qui prêtent réellement à débattre. Comme le protectionnisme, donc, qui pour une partie de la gauche est devenu une solution de repli facile et instinctive face aux échecs de la mondialisation. Nous aurons bientôt l'occasion d'y revenir dans ces colonnes.
Quand la gauche ne sait pas comment se refondre, elle se replie sur des solutions du passé, ou, pire encore, sur une protestation acrimonieuse. Or la gauche, parce qu'elle est la force du progrès, parce qu'elle incarne l'avenir, ne peut se satisfaire de cela. La gauche est elle-même quand elle porte un modèle de société alternatif, comme le furent le communisme et la sociale-démocratie en leur temps. Pas quand elle se définit en anti – antilibérale, anticapitaliste, etc. La négation, la protestation ne sont pas des projets, ni même un commencement de projet.
Y a-t-il une solution socialiste pour l'Europe ? Y a-t-il une solution socialiste pour la crise des Antilles, pour la refondation du système de production, pour la réforme de l'enseignement supérieur ? Nos concitoyens seraient bien en peine de répondre à ces questions, si on les leur posait. C'est en nous efforçant de les détromper que nous pourrons, progressivement, reprendre l'initiative politique.
Julien Dray






2 commentaires:
Tout d'abord
Bon anniversaire, je vous souhaite que tout vos ennuis cessent rapidement.
Ensuite
- Y a-t-il une solution socialiste pour l'Europe ?
Je ne le crois pas
- Y a-t-il une solution socialiste pour la crise des Antilles ?
Je ne le crois pas non plus
- pour la refondation du système de production ?
Honnêtement je n'en sais rien, mais je n'y crois pas beaucoup
- Pour la réforme de l'enseignement supérieur ?
Théoriquement oui, mais cette solution arriverait un peu tard.
Au sens noble du terme
Quand les embarras sont trompeurs
Et non pas sous la tyrannie de la force
La cause politicienne est cause de la chute des peuples
Dans le mazout qui encombre les bronches d’un nouveau-né
Criant dans un poulailler que les politiciens viennent ensorceler
A coups d’électorats et de prises de positions en prises de bec
L’idée d’un parti politique sous-entend l’opinion du choix
Parmi un possible de plusieurs erreurs
Pour les divinateurs de la vérité
Le choix n’est pas possible
Car il se subordonne à la logique d’une pensée
Qui s’extrait du magma gluant des vanités de Pandore
Faites le mal sur les rampes d’un socialisme cadavérique
Ou devant les écrans où se créent les échauffourées
Mais la prétention au gouvernement est usurpation de pouvoir
Pour les tous les hommes qui portent la cravate de l’ENA
75 % des étudiants en droit veulent le droit des affaires
Tout est dit en matière d’engagement
Baissez vos lunettes et polissez le prisme de votre laideur
En bouffant à l’inspection générale des finances
Et en écoutant la parole de Montaigne ou Schopenhauer
Plutôt que les suppôts de bonhomie gauloise
Louant le génie de la cause populaire
À l’heure qui montre le cadran de l’Apocalypse
Après que le jour nouveau s’est levé nucléaire
Et que les Schtroumpfs ont changé leur couleur d’épaule
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