Autant il y a des périodes mornes et statiques sur le plan politique, chaque camp campant sur son quant-à-soi, toutes écoutilles fermées, autant il y a des moments où l'on sent que tout bouge, évolue, que certaines formations se contractent pendant que d'autres se dilatent, et que nous sommes même peut-être à l'aube d'une reconfiguration d'ensemble. La gauche française, voire l'ensemble de l'opposition, vit actuellement un moment de ce type.
On ne compte plus, depuis quelques mois, les mains tendues et les tentatives de regroupement. Les observateurs attentifs, et quelque peu cyniques, pourront même dire que c'est justement le problème : il y aurait autant de rassemblements que de rassembleurs déclarés, et au bout du compte une sorte de course au rassemblement qui ruinerait paradoxalement tout espoir d'unité ! Pensez-donc : Front de Gauche qui tend la main au NPA, puis au Vert, tout en recevant une fin de non-recevoir des premiers et en refusant toute perspective incluant le MoDem ; Rassemblement social, écologiste et démocratique qui amorce une ébauche de programme commun d'une majorité progressiste ; François Bayrou qui appelle à un « arc au centre » unissant gauche et droite sociale autour des centristes ; et désormais Ségolène Royal qui décide de passer directement aux travaux pratiques, en ouvrant sa liste pour les régionales au mouvement social, et à tous les partis d'opposition, sans s'arrêter aux interdits des directions nationales.
Confusion, contradictions ? On pourrait le penser. On pourrait même se dire, à entendre les uns exclure les autres, à écouter la musique du « jamais avec » ou du « toujours sans », que ces démarches sont antagonistes, et contribuent un peu plus encore à balkaniser la gauche. Mais en regardant plus finement la situation, on peut penser au contraire que ces différents mouvements de réorganisation de la gauche (et au-delà) sont bien moins contradictoires qu'on peut le dire, et même que n'aiment à le déclarer leurs responsables.
Jean-Luc Mélenchon et son Front de Gauche ? Sa main tendue à Daniel Cohn-Bendit, pour construire une majorité alternative alliant son « autre gauche » aux écologistes, prouve qu'il a choisi le mouvement, et qu'il a bien compris qu'il était mortifère de s'enfermer dans un type de rassemblement qui ne ferait que reproduire les partis que l'on veut dépasser. Sans doute le néo-député européen était-il au début plus dans une perspective de constitution d'une « autre gauche », mais ce mouvement récent peut également être lu comme une tentative de reconfiguration globale de toute la gauche, à l'opposé de la tentation de constituer une rente électorale sous l'étiquette contestataire de « gauche de la gauche ». Dont acte.
Le Rassemblement lancé par Vincent Peillon avec Mariel de Sarnez, Daniel Cohn-Bendit, Christiane Taubira et Robert Hue ? Il montre la voie qu'il faut suivre, celle de l'accord sur un vrai programme précis, un contrat de gouvernement, accepté par toutes les parties et pouvant constituer le socle d'une majorité parlementaire.
Le processus de constitution d'une liste de rassemblement de la gauche, du mouvement social et du centre par Ségolène Royal en Poitou-Charentes ? Il devient alors une déclinaison empirique du rassemblement précédent. En mettant en bonne place un syndicaliste, et en forçant la main à des directions nationales trop pusillanimes et soucieuses de leurs intérêts de boutique pour passer des discours aux actes.
A sa façon, chacune de ces dynamiques est bonne pour la gauche, et montre un des aspects de la méthode à suivre. Il faut donc arrêter d'opposer les uns aux autres, et d'essayer de trier « bons rassembleurs » et « mauvais rassembleurs ». Une chose est sure : la question de l'unité et du rassemblement sera cruciale dans les prochains mois, et ne pourra d'ailleurs avancer que si l’on profite de ces élections régionales pour la traiter. Tout se joue avant le scrutin : une fois le vote passé, si le rassemblement n'a pas eu lieu, il y aura des rapports de force gravés dans le marbre, que chacun essaiera de faire vivre pour son seul avantage.
Se pose alors le problème de la méthode à suivre. En la matière, et notre passé, et les expériences étrangères doivent nous permettre de tirer quelques leçons fondamentales.
Notre passé : les accords d'appareil sans contenu, reposant sur de vagues déclarations de principe, et au mieux sur une répartition de sièges, ne portent aucune dynamique unitaire, et échouent à mobiliser les citoyens.
Leçon étrangère ensuite, celle de l'Italie et des primaires, qui sont, en France, devenues la dernière trouvaille à la mode, le nouveau gadget obsessionnel de celles et ceux qui ont peu à dire sur le reste. Nos camarades et voisins transalpins font des primaires à tours de bras, et usent les candidats qui en sont issus aussi vite que des Kleenex, sans assurer d'hégémonie de long terme de la gauche. Pour une raison très simple : elles organisent une sélection qui se fait à la tête du client, et qui n'est adossée à rien de solide – ni mouvement social, ni programme mobilisateur.
A contrario, on a déjà décrit dans ces colonnes le cheminement qui semble le bon. Des primaires et un rassemblement oui, mais fondés sur un contrat de gouvernement au plein sens du terme : avec des objectifs clairs, contraignants pour toutes les parti(e)s, et susceptibles d'être régulièrement évalués. Quel périmètre, ensuite ? D'abord rassembler toute la gauche, sans exclusive, puis ensuite seulement tendre la main aux centristes, s'ils acceptent le contrat de gouvernement collectivement élaboré. Enfin, souder cet ensemble politique par un accord sur les législatives. Avec cette méthode, on rend possible une grande coalition arc-en-ciel de « l'autre gauche » jusqu'au centre, précisément parce qu'elle repose sur une base solide – le contrat de gouvernement – qui met chacun devant ses responsabilités, et empêche que l'on repousse une tendance ou une autre par simple « délit de sale gueule ». D'autant plus que si chacun joue le jeu honnêtement, on découvrira sans aucun doute que nous sommes tous plus proches les uns des autres que nous pouvons le penser – quand cessent les effets de tribune, et les déclarations tonitruantes qui visent avant tout à se faire une santé sur le dos du parti voisin.
Tous les éléments de cette délicate recette sont déjà en place. Le Parti socialiste doit jouer le rôle de coordinateur et de médiateur de ces différentes dynamiques, pour l'heure éparses ; mais force est de constater que son actuelle direction, bien au contraire, critique tout ce qui se fait dans ce sens, et ne prend aucune initiative. On nous avait vendu l'alliance avec le PC, dès le premier tour des régionales, pour toute stratégie d'union ; elle est visiblement tombée à l'eau. On nous dit maintenant qu’il faut laisser passer ce premier tour, et qu’après tout sera possible. Rengaine connue des « lendemains prometteurs », qui ont en fait conduit à des premiers tours calamiteux dans le passé.
Aux rassembleurs de ne pas céder à la tentation, certes attisée par les médias (et plus largement par le climat politique actuel), de se dénigrer mutuellement, ou de créer des fossés là où apparaissent d'évidentes convergences. Tout ce qui va dans le sens de l’unité, non pas dans un simple front anti-sarkozyste, mais dans la construction d’une alternative est un pas en avant. Pas en avant qui, comme le dit la formule, vaut mieux que mille programmes.
Julien Dray
15 commentaires:
Et bien bravo pour ce billet...visionnaire pour l'avenir Julien.
Oui au rassemblement, à l'unité, aux convergences progressistes. Un rassemblement arc-en-ciel le plus large possible.
Je plussoie :)
En ce qui concerne V Peillon, il fait partie des coucous qui veulent s'approprier les idées des autres et qui se tarissent lorsque l'autre a été éliminé... C'est pour bientôt.
Amen...
Je suis personnellement contre toute stratégie de rassemblement, je pense que la pluralité de l'offre politique est un gage de santé pour la démocratie parce qu'elle oblige le citoyen à se responsabiliser, à se positionner sur chacune des listes de gauche ou de droite qui lui sont proposées.
Plus il y a de propositions politiques, plus celle qui sera choisie est légitime. Le pluralisme demande donc un effort qualitatif global en termes de citoyenneté et en termes de propositions des différents partis. Il ne peut qu'être bénéfique.
J'adore cette vision là. J'ai peur de sa possible naïveté. Mais grand Dieu que j'aimerai cela possible ! Il faut faire naïtre l'espoir et le rassemblement est le symbôle, à mes yeux, le plus puissant vers ce que je voudrais nommer bonheur (naïf vonlontairement). L'enfermement et l'action actuelle de notre parti m'en éloigne chaque jour davantage. J'ai un peu de mal avec le rassemblement proposé par Ségolène Royal, mais je ne peux me définir contre, tant tout ce qui est fait en ce moment me semble néant, innexistant et particulièrement déprimant. Alors même une broutille, une toute petite étincelle, c'est pas mal et puis si ça prend ? Wouahou !! A quand l'espoir ?
Quoi qu'il en soit, tu es l'homme politique que j'apprécie le plus !
âmicalement,
Dio.m
Dans mon blog, j'ai fait un billet pour inviter mes innocents lecteurs à venir lire ce billet.
Il y a un commentaire de Asse42 (premier commentateur ici) qui dit :
"Toute la gauche sans exclusive? Jusqu'au NPA? Et les autres partis de gauche n'auront pas de candidats à la présidentielle?
Un peu aléatoire comme billet..."
Je suppose que le commentaire s'adressait au billet de Julien.
Toutefois, et sérieusement, c'est tout à fait significatif de ce qu'il faudrait éviter. Un commentaire positif ici pour "lêcher le taulier" et un commentaire critique chez moi parce que j'ai la réputation de souvent être opposé à Ségolène Royal.
Quand les militants auront pris la peine d'éviter ce genre de contradiction, la gauche aura peut-être une chance de rassembler !
L'Union Sacrée des Progressistes, de "l'Autre Gauche" jusqu'aux "Démocrates", c'est bien joli... tant qu'on parle d'éducation, de démocratie, de services publics, etc.
Mais je reste sceptique, parce qu'un jour, il faudra bien paler de ce-qui-fache, et notamment :
- la politique énergétique (pour ou contre le nucléaire ?)
- La sacro-sainte Croissance (à valoriser ou à remettre en cause ?).
- la politique d'immigration ("au cas par cas" ou "sans conditions" ?)
- la conception de l'Europe (fédéraliste ou pas).
Sur ces 4 points, il y a des divergences fortes entres Verts et Modem, entre Autre-Gauche et Modem, entre Verts et Autre-Gauche...
Et surtout, sur ces 4 points, le PS reste divisé. Quand il se décidera à trancher enfin, on y verra plus clair sur les alliances possibles.
Cher Julien Dray,
Je partage encore une fois votre avis. Le rassemblement de la gauche, et même au delà, est devenue indispensable pour contrer le sarkozysme. Mais trouver des compromis risque d'être particulièrement difficile entre des composantes disparates, de gauche, et de droite sociale. C'est pourquoi je pense, quant à moi, que le seul rassemblement possible, le seul véritable point commun à toutes ces tendances que l'on veut rassembler, est justement l'anti-sarkozysme, la détestation de cette politique qui se rapproche de jour en jour à la politique vichyste. Certes il faudra un programme commun, mais l'alliance, si elle doit avoir lieu, ne pourra commencer qu'avec ce point de départ qui est de contrer, coute que coute, la politique de Nicolas Sarkozy. Peut-êre même qu'il faudra reproduire un "Front républicain" tel qu'on a vu en 2002 lors du second tour de l'élection présidentielle. Chirac élu avec 82 % des voix, vous vous rappelez ? Ce qui a marché une fois peut marcher une seconde fois . Reste à trouver le candidat rassembleur idéal pour s'opposer à Nicolas Sarkozy en 2012... Et ce n'est certes là pas une mince affaire ... Vous, peut-être, Monsieur Dray ?
BONNE NOUVELLE
Je viens d'entendre à la radio que le Procureur de Paris ne demanderait pas de renvoi devant le tribunal correctionnel. Je vous souhaite bonne continuation. C'est en tout cas une étape décisive ; votre place est en tête de la liste du PS pour l'Essonne. Votre pugnacité et votre capacité d'analyse feront mieux que les luttes intestines qui ont mené où nous en sommes !
Sandrine Piaskowski
Section de Montgeron
sandrine.pias@wanadoo.fr
Je salue votre attitude, votre comportement durant cette dernière année...Un tsunami est passé et la maison Dray tiens toujours debout, sans doute plus solide que jamais...Franchement, il faut revenir au premier plan maintenant...Pendant que le gouvernement se droitise à l'extrême en vue des régionales, que le PS se dilue, que dis-je se déconcentre dans des polémiques insupportables, il faut un message, une voix claire qui porte haut et fort vers un horizon lointain (2012) mais qui se rapproche tout de même sacrément vite dans l'esprit des gens.
Cdlt,
Eric
juste un petit mot entre camarades , je suis content pour toi que cette pseudo "affaire" se termine ....
Je me réjouis que ce que je t'adressais le 4 décembre était juste, et que maintenant les faits en justifient le bien fondé !!
"Julien Dray mérite notre solidarité : la présomption d'innocence en République, dans un Etat de droit ,c'est presque sacré!"
Dominique GAMBIER
Maire de Déville
Vice Président de la Région de Haute Normandie
4 décembre 2009 17:16
Julien, je suis heureux que tes ennuis judiciaires soient soldés, et que tu puisses retrouver toute latitude pour pourfendre la droite, et même un peu égratigner les socialistes, qui ne t'ont pas soutenu.
Reste le même, et dis tout haut, ce que tu as à dire, tu le fais si bien.
BRAVO, ça fait plaisir, même
Martine ce matin sur Frace Inter vous félicitait, et ne voyait aucun obstacle pour que vous rejoignez la liste PS aux Régionales...Enfin, que de Dignité, d'Inteligence pour laisser passer l'orage, ne pas imploser... vous êtes un exemple, même si vous avez des difficultés à accepter les compliments, faites vous plaisir et ne changez rien....
Heureuse de vous savoir innocenté. La tête de liste en Essonne vous revient, il va sans dire, après une année d’un traitement aussi inhumain et un dernier mois politiquement édifiant.
L’heure est bien évidemment au combat électoral, mais vous n’êtes pas sans savoir que le bal des hypocrites va reprendre de plus belle ! D’ores et déjà, j’imagine l’atmosphère des réunions à venir , face à ces « camarades » - juges auto-proclamés !
J’ai pu voir dans ma section de Montgeron - et ce, avant même le lundi 23 novembre - votre candidature évoquée (par la direction) avec condescendance . Ainsi la réprobation à votre encontre se trouvait-elle masquée sous « l’intérêt de nos territoires » ! Cette instrumentalisation de difficultés judiciaires au mépris des principes de 1789 ne marqua que l’expression de rivalités anciennes et présentes ; elle m’est apparue indigne. Sans parler du refus systématique d’organiser une réunion avant le vote du 3 décembre comme si le secrétariat de notre section avait peur de débattre de la constitution des listes ! Sans parler du refus de laisser les adhérents communiquer entre eux par mail !
Sachez que de nombreux militants, sans forcément vous soutenir politiquement , m’ont fait connaître leur écoeurement devant ce refus d’organiser un débat et devant un tel verrouillage! Une chaîne de solidarité s’est même formée pour communiquer les adresses –mail des militants, qui voulaient simplement débattre de cette liste et de l’abandon de la présomption d’innocence !
J’ai pu entendre sur France Inter, je crois, Manuel Valls se réjouir pour vous, mais vous suggérer de prendre votre temps ( ???). D’après Nouvel Obs.com, « Carlos Da Silva s'en est par ailleurs pris à Ségolène Royal et François Hollande, leur reprochant "d'avoir volé au secours" du député récemment, alors que "pendant des mois, on ne les a pas beaucoup entendus …. … ". Il a dénoncé un comportement "indigne de gens qui pensent pouvoir concourir à l'élection majeure de ce pays ». Quoi qu’il en soit, les écuries présidentielles semblent à nouveau lancées.
Mais vous même avez évoqué le mot « fraternité » – une allusion à Ségolène Royal, semble-t-il , qui avait parlé de « double-peine » infligée quand, avant même que vous ne soyez jugé, on vous condamnait à l'avance en vous écartant des listes.
Je pense que Ségolène Royal dispose d’un contact particulier avec ces « catégories populaires » (cf enquête CSA novembre 2009) que nous (PS) avons perdu. De ce fait, quelles que soient les dissensions avec Vincent Peillon et les qualités de ce dernier, elle seule peut selon moi de ce fait éviter un second mandat sarkozyste.
Je le dis d’autant plus facilement que, lors de mon adhésion au PS, en 2006, je ne croyais pas aux chances de Ségolène Royal. C’est le fruit d’une profonde réflexion qui m’a amenée à la soutenir, non seulement en 2007 mais également en 2008, lors du congrès de Reims. L’élection du Président de la République au S.U.D. impose bien sûr ce type de considération, loin de leaders « professoraux », mais ce n’est pas le seul paramètre ! Il s’agit notamment de contrer l’abandon des principes républicains au sein du PS.
Je pense que vous avez tout votre rôle à jouer auprès d’elle et avec elle, dans ce mouvement (au-delà de relations personnelles peut-être parfois difficiles ? ) - tel le mouvement unitaire que vous appelez de vos vœux à travers la « dialectique du rassemblement ». Vous aviez fait beaucoup à Reims. Vous pouvez y injecter votre pugnacité et votre conscience républicaine.
Sandrine Piaskowski
adhérente PS section de Montgeron
membre du bureau de section au titre de la motion E
Sandrine.pias@wanadoo.fr
PS : bonne chance pour la suite
Mais comment faire ?
Comment contourner cette muraille d'égos ? Encore une fois, des espoirs, des envies, des énergies bénévoles prêtes à servir la cause.
Mais quelle cause ? La grande pour une victoire en 2012 ? La seule qui compte. Alors oui, va pour la "mutualisation" des idées, des listes et des courants. Mais bon, ce n'est pas non plus une idée nouvelle et éclate. C'est juste une option supplémentaire pour gommer le manque de leadership.
Voila, cette stupide histoire est finie et franchement je vous préfère bien Dray, Julien. Prêt pour un nouveau combat.
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