jeudi 28 janvier 2010

Les retraites : question de méthode

Ce n'est pas un hasard si le serpent de mer du financement des retraites ressort aujourd'hui. On le comprend bien quand on sait (et voit, ces derniers jours) combien c'est un sujet qui divise les partis politiques de gauche et les syndicats, entre eux et en leur sein. Ce n'est pas un hasard si Nicolas Sarkozy le remet sur le devant de la scène, donc, quelle que soit par ailleurs la nécessité du débat, et les échéances naturelles à son sujet. Ce n'est pas un hasard non plus s'il le fait à ce moment de l'année, alors que les régionales approchent et semblent, pour le moment, bien mal engagées pour son parti et sa majorité. De tout cela on peut déjà tirer une première conclusion opératoire : ne pas se presser, prendre le temps de la réflexion en notre sein, sans se plier à un agenda qui n'est autre que celui des besoins politiciens de l'Élysée.


Deuxième manipulation à éviter, celle du cadrage biaisé de ce débat. Celui qu'en fait la droite est toujours le même : nous sommes au bord de la faillite, et par conséquent, il faut accepter tous les sacrifices si l'on veut espérer conserver des pensions d'un montant décent. Et en particulier de travailler plus longtemps. Cet épouvantail de la faillite est le point crucial : si on l'admet comme angle d'entrée, alors nous serons dans l'incapacité de proposer une quelconque alternative. Pourtant, s'il y a bien une certitude, c'est que l'on peut toujours faire autrement. Rappelons-nous que dans un « ère » antérieure – pas si éloignée d'ailleurs – on nous expliquait de même que le principe de la retraite par répartition était condamné, et qu'il « fallait » bien se résoudre à recourir à un système de fonds de pension. Étrangement, crise financière oblige, cette solution miracle et « nécessaire » est aujourd'hui complètement sortie du jeu. Que n'entendaient pas à l'époque, pourtant, celles et ceux qui la refusaient, se faisant au passage traiter de passéistes incapables d'appréhender le nouveau cours des choses ! Aujourd'hui, le concept même de retraite par capitalisation est tabou jusque dans la bouche de Nicolas Sarkozy, qui n'en a pipé mot lundi soir.


Troisième écueil, celui consistant à parler « des retraites » comme un tout uniforme, alors que c'est une évidence que le travail, lui, est une réalité tout sauf uniforme. La situation d'une caissière astreinte à des tâches abrutissantes et victime de troubles musculo-squelettiques n'est pas celle d'un cadre à horaires aménagés. Une année de travail de l'un ne représente pas les mêmes souffrances, ni la même aliénation, qu'une année de travail de l'autre. Il est d'ailleurs fort probable que la société n'ait pas conscience de ses nouvelles poches de pénibilité (qui rime souvent avec précarité), et qu'une réflexion d'ensemble doive être menée sur ce point.


S'il faut dépassionner et décrisper ce débat des retraites, c'est aussi parce qu'il n'y a pas de solution miracle. Il faut simplement rester attaché à trois principes, et construire des solutions ad hoc à partir d'eux. Premier principe : ne pas parler des retraites sans parler du contexte économique, présent et avenir. Or on ne sait pas, justement, quel sera le contexte de l'avenir, crise financière ou non, croissance ou non. Une chose est sure, la meilleure façon de protéger leur financement est de réaliser le plein emploi, et donc de s'attaquer notamment au chômage des séniors (comment peut-on vouloir repousser l'âge du départ en retraite, alors que notre pays est le triste champion du chômage de ces séniors ?). Deuxième principe, affirmer la défense de la retraite par répartition, et conjointement revaloriser le niveau des retraites, et alimenter leur fonds de garantie. Une partie de la croissance devrait être indexée à cette fin. Troisième principe, modifier l'assiette des prélèvements, pour faire plus contribuer les revenus du capital, et ne pas pénaliser les entreprises qui utilisent une main d'œuvre importante par rapport aux entreprises automatisées. Parallèlement, faire un inventaire des exonérations de charge, qui coutent très cher à la sécurité sociale.


La question de la durée du travail, du nombre d'annuités à effectuer pour prétendre à sa retraite complète, ne doit en aucun cas être placée au début de la réflexion. Sauf à vouloir faire le jeu de la droite. Car procéder de la sorte, c'est faire de l'âge de départ en retraite une variable d'ajustement, qui variera, fatalement, aux dépens des salariés. C'est au contraire en travaillant à partir des trois principes précédents que l'on pourra défendre le principe de la retraite à 60 ans, modulé en fonction de la pénibilité. Car – et c'est une évidence qui gagnerait à être rappelée dans le débat public – vivre plus longtemps ne signifie pas que, par une bienheureuse magie, le travail soit moins épuisant ou usant ...


Les socialistes ne sont pas « contre » le travail, et « pour » un société de l'oisiveté ; ils cherchent à libérer l'homme du travail contraint. Voilà le progrès pour nous, et la vision positive de l'évolution que nous devrions porter et revendiquer devant les Français-e-s.


Julien Dray

3 commentaires:

Thierry D. a dit…

Ca fait chaud au coeur, un peu de pertinence !
Ca change des propositions improvisées et/ou dogmatiques et/ou énoncées à l'emporte-pièce !
Ca donne envie de connaître votre suite de ce qui ressemble à une "introduction" à une proposition bien ficelée de "réforme du système de retraite".

Unknown a dit…

Intéressant. Par contre, le coup du "cadre à horaires aménagés", c'est pas mal ça :D Tu connais les conditions des cadres en France ? Heures sup' non payées, souffrance au travail (harcèlement psychologique), etc ...

valerie a dit…

Je suis assez d'accord avec Xavier concernant la pertinence de l'exemple des conditions de travail des cadres... sans remettre en cause la pénibilité du travail des caissières.
En revanche je suis assez d'accord avec la démonstration