jeudi 15 avril 2010

Hyperdémocratie contre hyperprésidence

Il y a un climat bizarre dans notre pays. Le souffle de la victoire de la gauche aux régionales est passé, a ébranlé Matignon et l'Elysée, et pourtant la préoccupation première de l'un et de l'autre a été de faire comme si de rien n'était. Pas de vrai infléchissement politique, pas de recomposition du gouvernement qui donne le sentiment que le verdict des urnes a été entendu et un peu écouté. La façade résiste. Mais à l'intérieur – c'est le prix à payer – les murs craquent de tous les côtés. Il ne se passe pas un jour sans qu'une déclaration de responsable de la majorité ne vienne sanctionner un aspect ou l'autre de la politique menée. A l'Assemblée, le président du groupe UMP et celui du Palais Bourbon – pourtant du même parti – s'apostrophent par voie de presse. Et au-dessus, si l'on peut dire, de tout cela, le Président de la République mobilise les médias autour du feuilleton ubuesque d'une rumeur conjugale. Cette agitation générale est à mon sens le symptôme d'une crise bien plus profonde que les aléas électoraux de la majorité présidentielle : notre démocratie est malade ; ses institutions souffrent d'une overdose de présidentialisme.

Le malaise est profondément enraciné dans le régime actuel et le tournant que lui a imposé Nicolas Sarkozy depuis 2007 n'a fait que le renforcer. Depuis le début de la Vème République, il y a dans notre pays un conflit latent de légitimité entre le Président de la République et le Parlement, qui n'a fait que s'aggraver depuis le départ de De Gaulle du pouvoir. Les socialistes auraient dû, auraient pu prendre leurs responsabilités pour le régler dans le sens de la démocratie – celui de la parlementarisation – mais ni l'auteur du Coup d'Etat permanent, ni notre dernier premier ministre n'ont eu l'audace de le faire, le dernier poussant même le levier du côté de la présidentialisation en faisant adopter le quinquennat et l'inversion du calendrier électoral. Nicolas Sarkozy, lui, a bâti son élection sur la vacance ressentie à la tête du pouvoir à la fin du deuxième mandat de Jacques Chirac : il y a fort à parier que son projet de présidence forte a été pour beaucoup dans le choix de ses électeurs, satisfaits de la promesse d'un chef d'État actif et en situation de changer les choses. Trois ans après, le bilan est sans appel. En poussant jusqu'à l'extrême limite la personnalisation du pouvoir, en tentant constamment de « moutoniser » l'Assemblée Nationale, en donnant à ses conseillers plus de pouvoir et d'écho qu'aux ministres, Nicolas Sarkozy a purement et simplement démontré par l'absurde les défauts rédhibitoires de la présidentialisation de notre régime. Et invalidé pour longtemps, en même temps, toute une démarche politique – avec en son centre le culte de la « réforme » conçue et menée par un seul homme et son entourage. Illusion qui ne débouche que sur le blocage social et le status quo. Voilà bien le paradoxe de la présidence Sarkozy : celui qui prétendait mener à bien la « rupture » se révèle finalement être le meilleur défenseur de l'immobilisme et de la réforme bâclée et avortée. Les rumeurs sur l'arrêt de la suppression du juge d'instruction en sont le dernier exemple en date. Il n'y a pas de quoi se réjouir de cet état de fait.

Nul ne peut en effet prétendre que nos institutions, ante Sarkozy, fonctionnaient parfaitement. Donc par-delà la contestation de ce qui a été (dé)fait depuis trois ans, et surtout à présent que 2012 est en vue, il est crucial pour la gauche de prendre une position forte sur la question de notre démocratie. Quelle République voulons-nous ? Certains, comme mon ami Manuel Valls dans son dernier livre, nous pressent d'embrasser le présidentialisme et toutes ses conséquences, tout en rejetant bien sûr sa dérive sarkozyenne. Je crois malheureusement que c'est un vœu pieux. Car Nicolas Sarkozy est autant la cause que la conséquence du dysfonctionnement de notre système. La présidentialisation pousse au sarkozysme, même si c'est le sarkozyme qui la mène à l'excès. Une autre voie est possible et souhaitable : celle de la constitution d'un vrai pouvoir parlementaire, pleinement délibératif, et qui retrouve le sens de la durée. Je partage à ce titre les interrogations de Martine Aubry sur la pertinence du quinquennat, insuffisant pour mener des réformes cohérentes de long terme, ce d'autant plus que le travail qui attendra les vainqueurs des élections nationales de 2012 sera considérable. Il ne faut donc pas avoir peur de notre ombre et prendre le problème institutionnel à bras-le-corps. Modification de la durée des mandats, renforcement du pouvoir des parlementaires, et aussi – cela en découle naturellement – révision de l'élection au scrutin universelle du Président de la République. Cette seule élection maintient encore trop l'illusion de l'homme providentiel, et ne me semble pas digne d'une démocratie mature et respectueuse de ses citoyens.

Je comprends qu’on puisse ne pas partager cette perspective. Mais alors, qu’on en débatte sérieusement, dans le calme, une fois pour toutes. Ce serait tout à l’honneur du PS de pouvoir affirmer qu’il a choisi un modèle clair en la matière, et de le défendre devant les Français-e-s, en lieu et place de rafistolages ne choisissant pas clairement entre parlementarisme et présidentialisme.

Julien Dray

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Après avoir pris connaissance de ton commentaire et tes propositions sur un changement institutionnel possible, je trouve qu'il serait effectivement opportun de débattre sérieusement sur ces questions. La situation politique actuelle nous démontre bien qu'il n'existe pas d'homme providentiel pour apporter les changements souhaités par le peuple. La preuve en est faite par
le Président de la République , Nicolas Sarkosi, qui a annoncé une quérielle de promesses non tenues.Cela prouve donc, que les bonnes intentions martelées durant toute la campagne electorale ne sont que du vent et qu'une fois la fonction obtenue, tout n'était
qu'illusions politicardes pour être élu. Mais je souhaite ajouter un avis sur ce projet si celui-ci se concrétisait. Il faudrait qu'il soit présenté aux Français(es) dans un langage clair, compréhensible par tout le monde et non comme cela se fait depuis toujours, dans des termes alambiqués, dans un vocabulaire trop technique, trop recherché. Les politiques qui s'atteleraient à mettre en place un tel changement institutionnel devraient tenir compte que tous les français(es) ne sont pas énarques. Beaucoup de nos concitoyens ont un niveau scolaire pas très élevé ( il ne faut pas du tout prendre mal cette remarque mais c'est une réalité)et donc
nécessité obligatoire de donner
des explications comprises par tous.N'oublions pas que la majorité du peuple vient du milieu
ouvriers, employés....! Pourquoi ne se feraient-ils pas aider
par des personnes provenant de ces milieux qui pourraient donner un compte-rendu plus proche de leur langage, de leur compréhension.

Anonyme a dit…

Bonjour
Même si tous les Français ne sont pas énarques, tous les Français ne sont pas des c...
Qui sont les ouvriers aujourd'hui ?
Il y aujourd'hui autant sinon plus d'employés (derriere les bureaux) qui gagne le smic voir moins que d'ouvriers qui gagne le smic voir plus

L'un des hommes politiques qui a le langage le plus recherché a réussi le meilleur score pendant 20 ans vient d'annoncer qu'il ne se présenterait pas au prochaines présidentielles....il s'agit d'un certain Le Pen

Aujourd'hui nombre de nos concitoyens sont diplomés.....mais sans emploi !
Même un ouvrier ou une caissière à très souvent un diplome..inutile certe mais a un diplome.
Certes 150 000 jeunes sortent sans diplome mais 80 à 85 % des jeunes ont le bac chaque année et c'est sans compter ceux qui ont eu un CAP, ou un BEP !

Que le vocabulaire législatif soit trop technique, c'est un autre problème !
Le vocabulaire de certaines lois est dès fois tellement technique qu'il n'est compris que par une partie des élus spécialisés dans le domaine.


Mais ce sont les techniciens qui doivent s'adapter aux reprentants du peuple...pas l'inverse !

juste une dernière pour rire.
si nous avions suivi votre argumentare au XIX ème siècle les Grands Politiques auraient du connaitre tous les patois...
Aujourd'hui l'homme politique qui est le mieux compris (qui a le langage le plus clair) a pour initiales NSdNB il se fait appeler N.S
il n'est pas énarque, il en a tenu compte pour communiquer

est ce une avancée ?

Juan a dit…

un pouvoir pleinement parlementaire ? Je ne peux que souscrire !