A présent que la séquence de la campagne des régionales est terminée, et comme je l’avais annoncé la semaine dernière, je souhaite faire ici un bilan de ces 6 semaines passées à parcourir l’Essonne sous toutes ses coutures, « en bus et en images » pour reprendre la formule qui s’était peu à peu imposée. Le bus, la vidéo, Internet, l’immersion d’une équipe sur le terrain … Comment tout cela a été conçu, qu’est-ce qui a bien fonctionné, qu’est-ce qui aurait pu être amélioré ?
Comme dans toute innovation politique, il y a une part d’idées initiales, et puis une autre part, forcément plus importante, de concrétisation sur le terrain, qui comporte toujours son lot d’incertitudes, de surprises (bonnes ou mauvaises !) et d’inflexions inattendues par rapport au projet de départ. Ce dernier est né d’une observation et d’un problème. Une observation, celle de la popularité (non démentie depuis maintenant près de 10 ans) des émissions de télé-réalité, avec pour cause principale l’intérêt qu’éprouvent les téléspectateurs à se projeter en dehors de leur vie propre pour « voir » ou « vivre » par procuration la situation d’une autre personne. Si cet intérêt sincère a été utilisé à des fins parfois malsaines et surtout dénaturé (rien de plus factice, paradoxalement, que ces émissions, largement montées, scénarisées, biaisées par la production), il m’a paru évident que l’on pouvait adapter intelligemment ce concept à des fins pédagogiques et participatives. En l’occurrence, pour montrer de l’intérieur le déroulement d’un des temps forts de l’activité politique – une campagne électorale – et pour y associer les spectateurs (les électeurs), en leur permettant de suivre au plus près ce qui se passe. Et pourquoi pas d’infléchir le cours de cette campagne par leurs remarques, réactions, idées. Deuxième source de ce projet, un problème : comment faire de la participation des candidats de toute la liste une vraie plus-value ? Et éviter que tout se personnalise et se focalise sur la tête de liste ? En campagne, les militants diffusent des tracts, font des porte-à-porte, organisent des réunions. Bien sûr, les candidats peuvent intégrer ce canevas. Mais ils ne peuvent alors rencontrer que relativement peu d’électeurs, la plupart de ces actions ne touchant à chaque fois que quelques dizaines d’habitants. Les meetings, quant à eux, brassent plus de monde, mais avec un public essentiellement militant et donc déjà convaincu. Comment augmenter le « rendement » de la campagne des candidats, tout en les gardant au maximum au contact de la population ?
De cette observation et de ce problème, j’ai tiré cette idée de bus filmé en direct. Il sillonne l’Essonne au plus près de la population et des acteurs économiques et sociaux du département. Mais chaque rencontre passe du registre du confidentiel et de l’ultra-local à un « public » et à un potentiel aussi large que celui d’Internet. D’une certaine manière, la campagne, et les candidats avec, s’invitent dans tous les foyers disposant d’un accès web. Conséquence parallèle, la notion de « liste » de candidats, cruciale dans un scrutin de ce genre mais avec en général peu d’impact sur le déroulé des campagnes, souvent très individualisées, prend réellement un sens. Parce que l’espace clos du bus fait de ses passagers un groupe au sens fort du terme, vivant, avec des liens qui se créent et un collectif qui se construit. Ce qui a beaucoup d’effets positifs en retour, notamment sur la vie et le climat du milieu socialiste local – et dès avant, sur la campagne elle-même.
Durant les premiers jours de la campagne et de ce dispositif, je me suis d’abord trouvé confronté à des difficultés techniques. La première étant celle du retard de la … technique sur mes idées ! Autant filmer sur de longues périodes est devenu simple avec les progrès des caméras numériques, autant la retransmission en direct et en mouvement reste un défi problématique. A l’heure de l’iPhone et des vidéos que l’on consulte en direct sur son téléphone, je pensais qu’un vrai direct sans interruptions était possible. Il s’est vite avéré que les limitations et le débit chaotique des réseaux téléphoniques, justement, nous imposaient soit de filmer de façon fixe (et encore la retransmission en direct n’était assurée que dans des lieux disposant d’une connexion WiFi d’excellente qualité), soit de filmer puis dans un second temps de mettre le résultat en ligne. Mais on perdait l’intérêt du direct. Nous avons opté, dès le premier jour, pour une solution médiane, consistant à filmer des séquences quasi-continues le matin et l’après-midi, et à tout mettre en ligne deux fois par jour, à midi et le soir. Le contrat était clair : pas de montage ni d’arrangement, tout ce qui était filmé était remis intégralement en ligne, avec quelques heures de différé. On préservait ainsi le réalisme et l’effet d’immersion d’un vrai direct.
Une des incertitudes de départ était l’accueil qu’allaient nous faire les Essonniennes et les Essonniens. Il était possible que la caméra soit jugée de façon hostile, comme trop intrusive, ou encore qu’elle tétanise les personnes que nous rencontrions, trop timides pour être filmées. Nous n’avons jamais été confrontés, et c’est remarquable, à l’un ou à l’autre de ces problèmes. Au contraire, toutes les personnes que nous allions voir saisissaient la tribune qui leur était offerte pour expliquer très naturellement leurs problèmes ou nous donner leur avis, sans langue de bois. Preuve de la place qu’a prise la télévision dans la vie de tout le monde ? Quoi qu’il en soit, notre campagne filmée servait au bout du compte aussi bien à présenter nos idées qu’à offrir un porte-voix à des luttes, expériences et points de vue locaux, ce qui était d’ailleurs un de mes objectifs initiaux. Car une campagne, c’est d’abord un moment de dialogue démocratique, qui implique un échange et un respect mutuel.
Je ne dirais pas pour autant que je suis pleinement satisfait de ces cinq semaines de campagne. Avec le recul (mais nous nous en rendions déjà un peu compte sur le vif), il y a deux points sur lequel nous n’avons pas été très performants et qui seraient à améliorer : l’interactivité d’une part, la diffusion et l’appropriation des vidéos d’autre part. Les deux sont liés. Sur l’interactivité, nous avons mis beaucoup de temps, et pas forcément trouvé la bonne formule, pour associer à 100% l’ensemble des militants et des sympathisants. Idéalement, le bus aurait dû être un lieu de passage et d’échange, où tout membre de notre fédération pouvait passer, faire un bout de chemin, etc. Mais faute de diffusion assez rapide et assez claire de notre plan de route chaque semaine, cette dimension de la campagne ne s’est réalisée que tardivement et un peu trop timidement. De même, le dispositif internet complet (les vidéos, les réseaux sociaux, le site …) était probablement au départ trop touffu, si ce n’est confus, et d’une prise en mains pas forcément très aisée pour des personnes extérieures à l’équipe des candidats (sans parler de personnes n’étant pas très expertes du web). Il faudrait en repenser l’ergonomie à l’avenir. Deuxième problème, et déception, nos vidéos ont été regardées et suivies, mais n’ont pas donné lieu à un débat ou à un échange interactifs. Les longs « directs » étant probablement rébarbatifs pour toute personne n’étant pas totalement impliquée dans la campagne, nous avons produit rapidement des best of, mais là encore, trop de vidéos différentes, une indexation insuffisante et en définitive une masse d’images dans laquelle il était très facile de se perdre. A la réflexion, cela prouve surtout que le texte sur Internet reste primordial : des billets quotidiens sur le parcours du bus, et ce que nous en retenions, auraient permis d’encadrer ces vidéos et de leur donner plus de lisibilité.
La suite ? Déjà, utiliser et travailler le stock d’images que nous avons constitué. En 6 semaines nous avons obtenu un portrait saisissant d’un département (et par extension de
Par ailleurs, je suis persuadé que cette aventure essonnienne des régionales, avec cette campagne d’un genre nouveau que nous avons inventée en marchant, si l’on peut dire, pourrait être dupliquée avec profit, et notamment pour les échéances à venir. Imaginons un candidat ou un parti qui lancerait sur les routes de France une dizaine de bus de ce type, dressant la cartographie humaine et sociale de notre pays, créant l’événement politique et donnant la parole à celles et ceux qui ne la prennent pas d’habitude … Les potentialités sont énormes.
Julien Dray
3 commentaires:
Oui, mille fois oui. Votre démarche est respectueuses de l'expression des personnes qui s'expriment.Pourquoi uniquement pour des échéances electorales? ça fait boutiquier...rendre compte devrait être une démarche normale, elle devient extra ordinaire, non,vous avez mis le doigt sur une pratique démocratique qui devrait se déveloper..Les citoyens y seront sensibles. Continuez...
Merci Julien.
Très intéressant bilan de cette aventure qui pourrait bien être l'outil fondateur d'une autre campagne...j'avoue que je le souhaiterai pour celle dont tu as été le premier soutien :)
Merci encore de m'avoir permis d'y participer modestement.
Je ne résiste pas à mettre le lien de mon petit témoignage perso.
Bien amicalement. Edmond
http://www.facebook.com/note.php?note_id=386684121752
Bonjour Julien,
Je pense que cette aventure est à refaire pour la prochaine échéance. Pour moi, elle n'apporterait que des réponses à certains points qui ne peuvent être traités si vous n'êtes pas sur le terrain. C'est au contact des gens, et de leurs problèmes que l'on peut trouver des solutions. Oui, je suis d'accord avec toi. Pour 2O12, ce serait une très bonne initiative, constructive, et vous feriez le bonheur des électeurs, en montrant votre investissement. Beaucoup de travail, mais cela en vaut vraiment la peine. Amicalement. Véronique
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