mercredi 16 novembre 2011

1914

L’histoire aime à se répéter, et malheureusement sous la forme d’une farce sinistre. On entend régulièrement dire, en ce moment, que les Européens traversent une crise inédite de par son ampleur et sa gravité. S’il est vrai que nous n’avons pas connu pareil moment de vérité depuis 1945, le fait est que la situation dans laquelle nous nous débattons n’est pas sans résonnances historiques. Et parmi elles, 1914.


Que se passe-t-il en 1914 ? La marche à la guerre se fait sur fond de tensions et d’antagonismes nationalistes exacerbés entre les grandes puissances européennes. Dans ce contexte, les socialistes, représentants d’un internationalisme alors bien vivant, sont soumis à un dilemme dans chaque pays. Faut-il faire primer les intérêts nationaux et la somme des griefs patriotiques entre voisins, ou faire front par-delà les frontières pour dénoncer une guerre sans sens, si ce n’est l’intérêt des puissants ? On sait ce qu’il advint : les socialistes baissèrent le pavillon de l’internationalisme, se retrouvant pris dans des logiques nationales les menant mécaniquement au nationalisme, avec la participation à des gouvernements d’union nationale et des querelles internes lourdes de conséquences pour la suite – la moindre de ces conséquences n’étant pas l’explosion du mouvement socialiste entre sociaux-démocrates et communistes. On ne s’étendra pas non plus sur les conséquences à plus long terme de cette guerre des impérialismes, qui ouvrit la voie à la Seconde guerre mondiale et fit de l’Europe un champ de ruines en 45. Sur lequel fut construite l’union européenne. Retour à aujourd’hui.


Aujourd’hui, la guerre ne menace pas. Mais nous sommes pris dans une autre guerre, contre les marchés financiers, qui produit les mêmes effets centripètes qu’en 1914. Chacun est renvoyé à son pays, à son intérêt national, entravant un peu plus encore la marche de l’Europe et aggravant la crise en un cercle vicieux implacable. Ce n’est pas pour rien si les extrêmes-droites se réveillent un peu partout en Europe, et si les vieilles lunes protectionnistes et chauvines reviennent en grâce dans l’opinion. A nouveau, la social-démocratie est au pied du mur, et c’est son internationalisme, à nouveau, qui est interrogé.


Soit, comme en 1914, chacun se recroqueville dans sa coquille, bricolant des solutions nationales à la crise, s’efforçant de gagner les élections quand elles se présentent, avec le risque dans tous les cas d’affronter une telle dégradation de la situation économique et des comptes publics que le gouvernement d’union nationale devienne la seule solution. Une solution où on devient par la force des choses peu regardant sur ses collègues ministériels, comme en Grèce, où les successeurs des Colonels se retrouvent à la même table que le PASOK, terrible image s’il en est. Une solution, surtout, où la ligne politique du gouvernement penche toujours à droite, conduisant les socialistes à se renier.


Soit, dans un effort collectif, on réanime l’internationalisme socialiste – à commencer par le PSE – en élaborant pour commencer un front commun face à la crise, préfigurant des solutions communes, avec l’engagement collectif de les porter dans chaque pays simultanément.


Un sommet extraordinaire de tous les dirigeants socialistes européens volontaires serait un bon début. Sa mission serait claire : construire une stratégie commune de défense des conquêtes sociales et démocratiques justement portées par la social-démocratie depuis 1945. Et donner un coup d’arrêt symbolique à la vague nationale-patriote qui monte, et à l’humiliation de peuples voisins par les diktats des marchés et du directoire Merkel-Sarkozy.


L’élection présidentielle française de mai prochain a donc un enjeu plus que national. Elle peut constituer le point de basculement où, en Europe, un peuple se lève pour faire barrage à la politique absurde et libérale qui nous a conduits là nous en sommes. Inversant la dynamique destructrice que nous subissons actuellement. Et évitant le spectre de 1914.


Julien Dray

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