Dans une campagne électorale, il y a toujours des moments de grande instabilité où il faut tout surveiller, et être prêt à anticiper d’éventuels retournements de situation. Nous vivons un moment de ce type, surtout que cette campagne se fait dans un contexte très particulier, sur fond de pays à vif et de crise économique et financière fortement anxiogène. Une marmite qui bouillonne, et dont il faut prendre au sérieux les moindres signaux.
Prendre au sérieux, d’abord, tous ses adversaires. Ne jamais les sous-estimer. C’est l’erreur qu’a commise la droite à l’égard de François Hollande, et elle en paie aujourd’hui les conséquences. Trois mois c’est long, très long, et la fortune des uns et des autres peut encore connaître bien des retournements. L’histoire de la Vème République nous en donne d’ailleurs plusieurs exemples. On entend souvent rappelé, en ce moment, celui de l’affrontement Chirac-Balladur en 95. Mais il en est un autre qui me semble plus instructif : Chaban-Delmas – VGE, en 74.
Avant d’y venir, passons en revue la situation présente. Les choses sont simples. Soit dans les semaines à venir, Nicolas Sarkozy parvient à s’imposer comme le meilleur candidat pour rassembler sa famille politique, la droite. Soit il n’est définitivement plus en capacité de le faire, du fait du rejet viscéral dont il est victime avec son bilan ; rejet qui décrédibilise d’avance tout ce qu’il dit, toutes les initiatives qu’il prend. Et alors, le tabou d’une autre candidature que la sienne pour la droite républicaine sera levé.
Car François Hollande a, lors de son discours du Bourget, mit la barre bien à gauche, dans les perspectives qu’il a tracées. C’est d’ailleurs cette orientation qui a levé l’enthousiasme qui a suivi le rassemblement. Mais cette orientation, justement, met des intérêts en danger. La victoire de la gauche aura un coût, c’est désormais évident, pour les banques et le pouvoir financier. Ce ne sera pas une simple alternance indolore. Ces pouvoirs peuvent donc décider, à un moment donné, de construire une solution de rechange à Nicolas Sarkozy. Perçu comme aussi impuissant à les faire gagner que ne l’était en 74 Chaban-Delmas, apparaissant alors comme le candidat du gaullisme finissant, incapable de surmonter les conséquences de mai 68 et la plus forte d’entre elles : la candidature présidentielle de François Mitterrand.
C’est pour cette raison que s’était construire une candidature de substitution, celle de VGE, autour d’un concept éloquent : le « changement sans risque ». Une candidature portée par le fameux appel des 43 initié par Jacques Chirac, et conduisant Chaban-Delmas, initialement donné gagnant, à finir à moins de 20% des suffrages.
François Bayrou pourrait bien être le VGE de la droite en 2012. Après avoir donné l’impression, ces dernières années, de rompre avec la droite, il a visiblement viré sa cuti. Menant une campagne beaucoup plus droitière qu’en 2007, et très agressive à l’égard de la gauche. Il assume aujourd’hui le statut d’adversaire de la gauche, d’alternative à elle. Cela va probablement se confirmer et se renforcer dans les prochaines semaines. Avec une tonalité bien connue, celle du bonapartisme au-dessus des partis – l’habituelle ruse de la droite pour se camoufler, quand elle est en difficulté.
Il faut répondre clairement au projet porté par François Bayrou. S'étant mis dans la logique de la règle d'or, il ne peut qu'obéir aux règles qui la conditionnent, et en premier lieu le recul de la puissance publique (avec les effets que l'on imagine sur la croissance) et la flexibilité accrue du contrat de travail. Et c'est précisément parce qu'il est dans cette logique qu'il retourne à droite, sa famille d'origine. Dans ces conditions, s'il est élu, on sait quelle majorité législative il devra former pour porter un tel programme : la reconduction, en fait, de l'UMP. Bayrou, c’est (au mieux) le changement sur la forme, le changement sociétal, pas le changement politique et social profond que réclame et nécessite notre pays.
Le succès actuel de François Hollande, le vent d’espoir levé par le Bourget, tient précisément au tournant social fort qu’il a donné à sa campagne. Il n’y a pas de meilleur argument contre François Bayrou, mais aussi contre le FN. Car le vote populaire que tout le monde se targue de récupérer est déterminé par quelques points très simples : les salaires, l’emploi, les conditions de travail. Il est là, l’enjeu des trois prochains mois.
Julien Dray
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire