Court avant-propos : Un débat idéologique, stratégique ou autre
entre camarades, fussent-ils de courants ou de partis distincts, ne doit jamais
tourner ni au procès politique ni à l’outrance ou à l’insulte. Les échanges que
j’ai avec Alexis Corbière revêtent, à mon sens, de part et d’autre, les
qualités inhérentes au respect mutuel que des militants de gauche doivent avoir
les uns pour les autres. Il me semble important de le rappeler…
Partons d’un constat que nous
pouvons partager : il y a des militants, à gauche, qu’ils se situent à
l’intérieur ou à l’extérieur du Parti Socialiste, qui combattent pour une
rupture avec la catastrophe que représentent les orientations social-libérales
et une autre politique. Si j’ai, dans une déclaration, fait la comparaison avec
le PC du début des années 1930 (orientations fixées par le Komintern) ou du KPD allemand, c’est pour pointer un risque : celui d’une irrémédiable
rupture entre deux gauches qui contribuerait à donner les clés du pays pour
longtemps à la droite et à ses idées.
Puisque nous parlons d’histoire,
je maintiens qu’en 1933 tout aurait changé si, aux élections de novembre 1932
(et auparavant), KPD et SPD avaient conclu une alliance électorale. Devançant ensemble
de quatre points les nazis (SPD : 20,4 ; KPD : 16,9 ;
NSDAP : 33,1), les partis de la gauche allemande pouvaient empêcher Hitler
et les siens de parvenir au pouvoir. S’ils avaient conclu une alliance, nul
doute que la dynamique politique qui en aurait résulté aurait permis d’empêcher
Papen et Hugenberg de tenter l’opération politique qui amena Hitler à la Chancellerie en
janvier 33. Ce ne fut pas le cas. La répression de 1919 était certes un lourd
passif entre les deux formations mais il faut rappeler qu’à l’époque le Komintern était enclin à faire échouer
toute stratégie d’unité. La stratégie de Front Populaire qui suivra cet échec
étant elle-même une autre stratégie que celle de l’unité de la gauche, comme
on le vit en France (mais cela est un autre débat). Pointer les faiblesses
d’alors du KPD, est-ce pour autant dédounaner le SPD ou le protéger d’un
jugement historique qui ne peut qu’être sévère à son égard également. Loin de
là, mais il se trouve qu’il faut être unitaire pour deux. Surtout que l’on doit
toujours avoir en tête que l’unité n’est pas une tactique plastique pour
démasquer les traites mais une volonté stratégique qui conditionne toute
démarche. Vieux débat que celui-ci ! J’insiste sur ce point : Il faut
toujours avoir en tête ce que Mitterrand fit en 1971 face à Savary en marquant
une ferme volonté d’unité avec les communistes, sans préalable idéologique.
Les dynamiques à l’œuvre
aujourd’hui, en Europe ou en Amérique latine par exemple, méritent d’être
resituées dans le contexte qui est le nôtre, en gardant, évidemment, en ligne
de mire le talisman qu’est la nécessaire unité des gauches.
Jean-Luc Mélenchon est l’un des rares hommes politiques à avoir compris
ce qui se passe en Amérique latine depuis une quinzaine d’années. Et je le redis :
on peut et doit continuer de discuter ou critiquer les orientations des
gouvernements de gauche latino-américains mais on doit, pour le faire, affirmer
clairement dans quel camp on se situe, aux cotés de qui l’on est. Il a compris
les processus à l’œuvre et la gauche française gagnerait à écouter ce qu’il a à
dire sur le sujet. Mais attention à ne pas projeter mécaniquement des schémas
latino-américains sur l’analyse de notre continent. Il n’y a pas en effet « deux gauches en Amérique latine », au
même sens qu’en Europe. Il n’y en a qu’une, contrairement à ce qu’une thèse
un peu trop vite répandue tendrait à laisser croire. Toutes les gauches, de la Terre de Feu aux Caraïbes
dialoguent. C’est ainsi que l’unité latino-américaine a pu progresser. Mais s’il
n’y a pas deux gauches et si les gauches « radicales » de
gouvernement l’ont emporté sur l’ensemble du continent, c’est aussi pour une
raison historique majeure. C’est parce que les « social-démocraties »
d’Amérique latine n’avaient aucun enracinement historique ou social. La
« social-démocratie » vénézuelienne (Accion Democratica) ne s’est jamais appuyée sur un fort mouvement
social et l’a, au contraire, réprimé en 1989. Le Parti de la
Social-démocratie brésilienne n’est en rien une
social-démocratie historiquement installée au Brésil, mais plus une machine
électorale qui servit en son temps Cardoso et lui permit de se faire élire.
Ajoutons que le PS chilien d’Allende ne fut pas membre de l’Internationale
socialiste (IS) pendant toute la période du gouvernement d’Unité Populaire
(1970-1973). On pourrait multiplier les exemples mais ils tendront tous à
démontrer qu’entre les social-démocraties latino-américaines importées et les
social-démocraties européennes enracinées, il n’y a pas grand-chose en commun.
En France, en effet, le
socialisme (assimilé à la « social-démocratie » par contraste avec le
PCF) a un enracinement historique et social profond et fut, en Europe, bien
souvent le Parti socialiste le plus à gauche. Le PS, qu’on le veuille ou non,
est l’héritier du Congrès d’unité de 1905 comme il l’est, il est vrai, du
Congrès de Tours de 1920. Il ne faut toutefois pas confondre Lucien Herr, le
grand théoricien du socialisme républicain français et Noske ou Scheidemann,
les fusilleurs des Spartakistes. Les camarades qui sont passés par le PS et qui
aujourd’hui tiennent le discours de la caducité complète de celui-ci, ont,
pendant de longues années, partagé le point de vue que l’on ne pouvait pas
désespérer du Parti socialiste français.
La question de fond, entre nous, est la suivante : doit-on faire
une croix sur le Parti Socialiste ? Ma réponse est non. Je ne pense
pas, pour bien le connaitre, que le PS soit irrémédiablement voué à un soutien
au social-libéralisme. Au contraire, en son sein, nombre de militants ou
d’élus, montrent toujours davantage de volonté de rompre avec le
social-libéralisme. C’est preuve, à mon sens, des potentialités du PS et,
davantage encore de l’utilité de son aile gauche. Cela ne signifie pas que
cette réalité est immuable et, qu’à d’autres moments de l’histoire, elle ne
puisse être tranchée différemment.
On peut évidemment, depuis
l’extérieur, prétendre incarner exclusivement l’identité de la gauche
française, la vérité ou la radicalité. Mais cette prétention a un coût pour
toute la gauche. On peut prétendre avoir le monopole de l’authenticité et
incarner un Parti socialiste idéal à coté du Parti socialiste, tel qu’il est,
avec ses qualités et ses défauts. Mais, là encore, cette prétention peut se
payer au prix d’une impasse, car il faudrait donc, pour que l’histoire avance,
qu’une classification définitive s’opère à travers la matérialisation d’un
changement du rapport de forces. Je ne crois pas à ce processus par étapes qui
n’a aucune référence. C’est dans le mouvement unitaire, ensemble, que les
choses évoluent.
C’est en effet cette tentation d’incarnation de la pureté
révolutionnaire que j’ai jugé dangereuse l’autre jour au cours d’une interview
sur Radio J. Je ne regrette pas mes propos, je les assume et les
maintiens : oui, le danger c’est
bien la rupture d’un dialogue entre les gauches, auquel, personnellement,
je tiens.
Comment, en étant à la gauche du
Parti Socialiste, favoriser un dialogue entre les gauches si le procès
politique fait office d’échange idéologique ? Ce n’est pas aider la gauche
du PS que de procéder ainsi, même si nous savons qu’au sein de notre propre
parti le plaidoyer pour l’unité est un combat. Il nous faut lutter, au sein du
PS contre une partie de la direction qui voudrait bien que la rupture entre les
gauches soit durable et revête une véritable dimension stratégique. Cette
partie de la direction se sert du moindre prétexte pour cela, tant elle
aimerait faire renaitre la vieille politique de la troisième force et se
débarrasser une fois pour toutes de cette radicalité qu’elle juge nostalgique
et passéiste.
L’auto-célébration du Front de
Gauche ne peut tenir lieu de direction stratégique efficace. A moins évidemment
que l’on ne suppose que la gauche commence aux portes du Front de Gauche, ce qui
serait dommageable à la gauche dans son ensemble et plus encore au pays.
Pour autant, je pense que le
Front de Gauche a une utilité, justement non pas pour servir de marchepied ou
de force d’appoint à la social-démocratie mais pour être un véritable moteur
d’une nouvelle union des gauches et des écologistes montrant qu’il existe
toutes les formes disponibles pour cela.
Nous voulons, d’où nous sommes,
bâtir une unité de toute la gauche et aller au devant des classes populaires.
Mais veut-on de notre main tendue ? Ce n’est pas à moi de répondre.
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