A présent que l'émotion des résultats du premier tour de la primaire citoyenne est un peu retombée, il est temps de commencer à en faire le bilan et d'en tirer les conséquences politiques.
Rendons d'abord hommage à l'organisation réussie de cet exercice démocratique inédit, qui s'est déroulé dans des conditions remarquables, depuis les débats télévisés, aussi corrects sur le plan interpersonnel que de qualité sur le plan du contenu, jusqu'au scrutin lui-même, mené sans anicroche et en totale transparence. Il faut tout particulièrement remercier et féliciter les militants qui ont donné de leur temps et de leur énergie pour que tout se passe au mieux dans les bureaux de vote. Les socialistes et les radicaux de gauche ont réalisé quelque chose d’historique dans la vie de la démocratie française, il faut en avoir conscience.
Politiquement et idéologiquement, le résultat de ce premier tour est instructif. Les primaires ont été conçues, entre autres, comme une façon de désigner et de construire une candidature en mesure de gagner l’élection présidentielle sur la base d’un large rassemblement populaire. A cet égard, le « tiercé » de dimanche donne une indication : François Hollande est nettement en tête, de près de 10 points ; Martine Aubry est deuxième, et Arnaud Montebourg semble se retrouver en situation d'arbitre.
Cette situation triangulaire génère de bien dangereuses tentations. Comme celle de Martine Aubry et de ses soutiens de créer et d’instrumentaliser avec François Hollande un clivage qui n’a pas lieu d’être, entre « gauche molle » et « gauche dure », pour tenter de siphonner l’électorat d’Arnaud Montebourg. Un clivage qui n’est que l’énième incarnation d’une vieille opposition stérile, entre « gestionnaires » et « révolutionnaires ».
En surjouant cette opposition largement factice et que l'on espérait aux oubliettes depuis la réconciliation d'après le TCE et la campagne de 2007, certains espèrent sans doute justifier la nécessité de leur candidature, et créer un fossé à tout prix avec François Hollande et ses soutiens. C'est particulièrement absurde quand on connaît l'histoire, et les origines intellectuelles, des deux candidats qui restent en lice. Il y a des différences sur leur manière d’appréhender et de porter le projet socialiste ; sur les cohérences et les priorités qu’ils mettent en avant, et sur leur conception de l’exercice du pouvoir, tant dans l’opposition qu’au gouvernement. Pourquoi ne pas situer le débat à ce niveau ?
C’est d’autant plus problématique que la question du clivage entre « durs » et « mous » dépasse les stricts enjeux du deuxième tour de dimanche prochain. Ce fossé que d’aucuns s’ingénient à creuser, en dépit du bon sens, remet en cause l'organisation et la cohérence des socialistes, et détricote – volontairement ou non – le grand acquis de François Mitterrand, le PS d'Epinay, et sa méthode.
Je ferai ici un petit aparté personnel. Cette conception du parti socialiste mitterrandien, c'est aussi un peu mon histoire personnelle. Celle d'un jeune militant trotskyste, entré en politique dans le giron de la gauche dite radicale, qui comprend en 1981 avec François Mitterrand le problème de la radicalité : soit on se mure dans sa pureté idéologique sans toucher à rien – et alors, on est totalement inopérant dans le système démocratique ; soit on accepte le pouvoir, et alors on se trahit forcément, tant le maximalisme des propositions est incompatible avec le monde tel qu'il est ou peut être. La gauche radicale seule est impuissante. Mais la gauche de gouvernement, quand elle est également esseulée, risque de perdre de vue ses objectifs politiques, et de se changer en machine à fabriquer des rustines pour le système. En bref, l'une ne peut fonctionner sans l'autre : il n'y a qu'une seule gauche. C'est tout le sens du projet porté par Mitterrand à Epinay, c'est aussi celui qu'il revendiquera jusqu'au bout, contre ceux qui réclameront (au congrès de Metz notamment) la capitulation et l'adoption d'une troisième voie (on disait alors une troisième force), ainsi qu'un retournement d'alliance en faveur des centristes et un abandon de l’union de la gauche.
De 81 à 88, Mitterrand tient cette ligne. Elle périclite sous le gouvernement Rocard. Il faudra attendre 1997 pour que Lionel Jospin, premier ministre, refasse la synthèse « des gauches » (sous la forme du rassemblement rose-rouge-vert), avant de faiblir au tournant de l’an 2000, se coupant du mouvement social alors en pleine ébullition. François Hollande travaille à partir de 2002 à renouer ces liens, qui cèdent à nouveau en 2005 avec le « schisme » autour du TCE. Le congrès du Mans, puis la campagne présidentielle de Ségolène Royal, seront à nouveau l’occasion de refaire cette synthèse.
Et maintenant ? Le deuxième tour de la primaire citoyenne marquera-t-il un nouveau moment de rupture et de divorce au sein de la gauche ? Il faut l'éviter à tout prix. Aucune stratégie personnelle ne justifie d'instrumentaliser cette fracture, pour le moment rhétorique, mais qui pourrait bien mettre en danger le PS (et ses chances en mai 2012) si elle venait à se concrétiser. Il faut au contraire élaborer une alliance renouvelée entre crédibilité et ambition, parce que la crise que nous traversons requiert ces deux qualités. Le défi que nous devons affronter est celui de la mondialisation, et comme j’y invitais dans mon dernier billet, il faut élaborer une remondialisation, une nouvelle mondialisation en cercle vertueux qui conjugue les forces des habitants de cette planète, au lieu d’exacerber les égoïsmes locaux. Elle est là, la synthèse mitterrandienne ou jaurésienne de notre temps. Celui ou celle qui la construira aura toutes les chances de remporter l’élection présidentielle, mais aussi d’impulser une dynamique internationale à même de changer l’ordre libéral des choses.
Et comme je l’ai déjà dit, parce qu’il a déjà porté cet effort de synthèse à la tête du Parti socialiste, c’est à François Hollande qu’incombe aujourd’hui la responsabilité de relever pour nous ce défi.
Julien Dray
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