mercredi 8 avril 2009

État de droite, État de droit (Editorial TAG 146)

Marronnier du débat public en France, et plus particulièrement du débat gauche-droite, la controverse sur la sécurité a une cruelle tendance à servir de bouée de sauvetage à la droite, tout en garantissant avec une belle régularité la noyade à la gauche. Les dernières semaines semblent en constituer un nouvel exemple : un événement médiatique raté du parti socialiste sur la question des libertés, suivi d’une nouvelle salve médiatique de la droite, avec l’annonce du combat contre les « 222 bandes », et la polémique autour des intrusions dans les établissements scolaires. Les rangées de sièges clairsemées du Zénith pourraient sans doute être interprétées comme une nouvelle victoire de l’UMP dans ce duel bancal. Pourtant, nous pensons que Martine Aubry avait vu juste en organisant une action du parti socialiste sur la question des agissements de l’Etat. Vu juste, mais agi maladroitement, car dans un cadre conceptuel inadapté.

Y a-t-il un problème de libertés en France ? Le militant ou l’observateur attentif et impliqué de la vie publique sont fréquemment témoins d’entorses au droit, ou à ce que l’on pourrait appeler les lois non écrites de la République. L’abécédaire publié par le Parti socialiste recense à juste titre – mais de façon caricaturale – ces dérives, notamment le traitement des immigrés clandestins. Ou encore les abus de pouvoir de la police, fustigés cette semaine à la fois par un rapport d’Amnesty International, et par les témoignages d’enseignants-

chercheurs mobilisés victimes de brutalités inédites. Cependant, force est de constater que ces excès ne sont pas vécus quotidiennement par tous nos concitoyens. La liberté des Français n’est pas en tant que telle en question, la France n’est pas en situation pré-dictatoriale, et l’affirmation du contraire se heurtera naturellement à l’incrédulité et à l’agacement que génèrent les propos outranciers. Et ce n’est pas tout. La crise économique actuelle est largement comprise comme une crise du laisser-faire, de l’absence de régulation, de la liberté-impunité dont a bénéficié une partie des acteurs économiques. Il est donc doublement difficile de brandir l’étendard de la défense des libertés, dans leur généralité abstraite et sans plus de précisions. Il faut, au contraire, commencer par caractériser la situation politique française, et l’exercice sarkozien du pouvoir, sans outrance ni angélisme.


Les réponses apportées à la crise, la répétition de discours anti-élites, le débat sur la loi HADOPI (sanctionnant lourdement le téléchargement illégal) et le retour de la rhétorique anxiogène sur la criminalité dessinent en fait un cadre cohérent : celui d’un populisme autoritaire, porté par un Etat qui confond ingérence et intervention. Et dont la direction se réduit, en dernière analyse, au chef d’Etat et à son administration, court-circuitant les corps intermédiaires dans un faux dialogue avec le « peuple », comme lors de la récente visite aux ouvriers d’Alsthom

Parce que cette démagogie qui se veut populiste est d’abord un comportement de droite, elle néglige la justice sociale et soumet à une diète draconienne des pans entiers de l’Etat, ceux qui ont trait à la cohésion sociale, à l’éducation, à la culture, à la sécurité des plus démunis. Parce que cette droite s’est faite élire sur une promesse d’autorité, et parce qu’elle a compris que le désarroi de la crise appelle un certain retour de l’Etat, elle développe parallèlement l’ingérence étatique pour faire régner un semblant d’ordre en surface.

D’une main lâche, on laisse la société se déliter ; de la poigne de l’autre, on tente de contrôler la situation par une répression accrue, inadéquate, et surtout fortement inégalitaire. La sécurité en est l’exemple par excellence : alors que le gouvernement s’invente des ennemis imaginaires ou mythifiés (les terroristes d’ultra-gauche, les pirates du téléchargement), et mobilise des effectifs de police démesurés pour assurer la protection du président en déplacement, la violence s’installe et s’enkyste dans les cités-ghettos, dans l’indifférence générale. Vérifiant l’incompétence désormais avérée de la droite et de sa politique, tant législative que juridique et policière.

La gauche doit revoir son langage et son référentiel en conséquence. Notre combat n’est pas celui de la liberté contre le sarkozyme. Il est celui pour une certaine conception de la République, dont s’éloigne visiblement le pouvoir actuel : celle de l’Etat de droit, qui garantit les mêmes droits et les mêmes devoirs pour tous les citoyens et tous les pouvoirs. Des droits et des devoirs économiques, civiques, sociaux, consolidés par un État ré-équilibré, et intervenant stratégiquement. On ne demande pas à l’Etat de se mêler de tout, d’accroître sans fin (à tous les sens du terme) la vidéosurveillance, ni d’ailleurs de nationaliser à tort et à travers, mais de faire en sorte que soient garantis pour tous les Français le droit à l’emploi, à la formation, à la sécurité – à des conditions de vie décentes. De faire en sorte, aussi, que ceux-ci observent tous leurs devoirs, à commencer par la solidarité fiscale, dont les hauts revenus sont encore trop souvent exemptés.


Cette position du problème – qui rend obsolète toute hiérarchisation entre questions socio-économiques et sociétales – évitera à la gauche de tomber dans une opposition stérile et perdue d’avance, et déjà bien occupée par les partis contestataires de tous bords. Elle ouvre immédiatement un chantier politique d’envergure, celui de la redéfinition des droits fondamentaux (au regard de la situation économique, sociale et technologique) et des meilleurs moyens de les garantir.

La leçon à tirer de ces dernières années est simple. On a fait reculer l’Etat de droit au nom de la lutte contre la violence, sans pour autant faire reculer cette dernière. Bien au contraire, ces reculs répétés ont été accompagnés de l’apparition de nouveaux outils juridiques et policiers, aujourd’hui utilisés pour criminaliser le mouvement social, ou placer les citoyens dans une situation d’inquiétude permanente. A rebours de cette pernicieuse évolution, nous devons, plus que jamais, défendre le principe de l’Etat de droit contre l’Etat de droite que l’on tente de nous imposer.

Julien Dray

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Bah alors julien....

Qu est ce qui se passe entre toi et la justice??

Anonyme a dit…

Bonjour, cette personne n'a pas lue votre article du 20 fevrier,
"Principe". C'est domage, elle serait plus au fait de votre position vis à vis de la justice.
Mais ne nous appesantissons pas sur ce sujet.. Votre analyse sur "Etat de droite,état de droit...est comme souvent, trés pertinant. Merci. Allez dans les médias,s'il vous plait communiquez sur CES sujets d'importances, notre société est en perte de sens, donc, elle devient insensée, voir folle.Vous, vous redonnez du sens, c'est primordial, continué, merci.