mercredi 23 juin 2010

Le mauvais procès de Maurice Szafran

Maurice Szafran m’ayant pris violemment à partie au sujet de ce que j’ai dénoncé dans le traitement médiatique de l’affaire des Bleus – à savoir la tentative, plus ou moins franche, d’imposer une grille de lecture ethnique, nationaliste, et parfois même raciste à l’échec sportif de la sélection millésime 2010 – je souhaite revenir sur cette polémique, et la lecture qu’en fait le journaliste de Marianne.

J’ai pris soin, dans mes interventions écrites et audiovisuelles, de faire le distinguo entre l’échec sportif d’une part, ses interprétations d’autre part. Parmi ces interprétations, on en trouve de plusieurs sortes : celles qui expliquent l’échec sportif par une sorte d’échec civilisationnel (la défaite des bleus serait la victoire de l’argent-roi, de l’individualisme, etc.) ; celles qui poussent cette explication jusqu’à lier, plus ou moins explicitement, cet échec civilisationnel à l’origine ethnique et/ou sociale des Bleus. Le manque de sens collectif de l’équipe serait lié à ses divisions communautaristes, la mise à l’écart de tel ou tel joueur serait fondée sur du racisme anti-blanc, etc.

Ceux qui vont dans ce sens, comme Alain Finkielkraut, se contentent finalement de reprendre et de plaquer des stéréotypes racistes, anti-pauvres, anti-banlieues, sur des situations – qui plus est – dont ils n’ont eu que des informations de seconde main. Je n’ai pas vu, en effet, que tous les distingués commentateurs de l’indignité nationale des Bleus de Domenech avaient eu l’occasion de partager l’intimité de leur vestiaire. Reprise et interprétation approximative – et idéologique – de rumeurs : tous les ingrédients d’un lynchage irraisonné sont en place. Recette qui fonctionne bien, à voir comment de l’exaspération légitime envers le fiasco sportif, on est passé à un déchaînement national quelque peu disproportionné.

Maurice Szafran a raté tout cela, ou fait, plus probablement, semblant de ne pas le voir. C’est son droit. Plus étonnant est son raisonnement, qui s’appuie en fait sur un seul argument : Maurice Szafran est la voix du peuple. Qui n’est pas d’accord avec lui est « incapable » de « prendre en compte le réel », incapable d’entendre « ces millions de citoyens scandalisés » par « ces adolescents retardés », incapable d’entendre aussi « le dégout » qui « monte de la rue, des bistrots, des villages » (sic).

N’ayant pas l’oreille aussi fine que Maurice Szafran, je n’aurai pas l’audace de revendiquer la connaissance intime des pensées secrètes, ou des conversations privées, de « millions » de Français et de lecteurs de Marianne. Ce que je connais en revanche, c’est la vie de mes électeurs, des habitantes et des habitants de ma circonscription populaire de l’Essonne. Parmi eux celles et ceux de Grigny, ville la plus jeune de France, ville traversant de considérables difficultés économiques et sociales, ville, certes fort éloignée des quartiers où vit cet estimé journaliste. Je vois comment des jeunes « issus de l’immigration » galèrent pour trouver un emploi, faire des études longues, ou tout simplement s’en sortir. Je vois comment ces galères sont trop souvent liées au rejet d’une partie de la société française qui ne cherche pas à les comprendre, et les tient à l’écart avec des arguments ou des jugements de valeur que l’on connaît bien

Que l’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit. Ce n’est pas parce qu’on vient des banlieues pauvres que l’on est nécessairement vulgaire, ou que l’on a le droit de ne pas respecter un éducateur ou un adulte. Mais comment ne pas voir l’injustice qu’il y a à reprocher à des jeunes sportifs, partis de rien, de très bien gagner leur vie, quand on laisse dans l’impunité les riches coupables et bénéficiaires de la crise financière, ou quand on se satisfait d’un plafond de verre qui fait que les voies de réussite des classes moyennes ou supérieures sont fermées aux jeunes des couches populaires de la société ?

Je n’ai pas la prétention de définir la « gauche convenable » ou « morale ». Mais ce que je sais n’être ni moral, ni convenable, c’est cette société du « deux poids, deux mesures », où selon que vous veniez ou non des bons quartiers, selon que vous ayez ou non la bonne couleur de peau, on fait preuve de grande indulgence, ou au contraire de totale intolérance, envers vous.

Et ce que je supporte encore moins, c’est les ratonnades médiatiques d’une gauche soi-disant républicaine, qui n’en finit pas de parler d’une « république » qui dans les faits n’existe que pour certains, et pas pour d’autres. Oui, je crois à la république métissée. Je n’ai jamais pensé qu’elle était idyllique : elle est au contraire un combat permanent, pour faire accepter ses droits et ses devoirs. J’ai été le premier élu de gauche à dénoncer et combattre à la fois le communautarisme et la montée de la violence ; c’est parce que je suis intransigeant sur ces questions que je ne peux pas laisser se faire des faux procès, et des interprétations qui stigmatisent et globalisent abusivement.

Les choses sont dites. Je préfère être avec ces citoyens dont je parle, pour défendre ma république, qu’au côté des donneurs de leçon qui ne la connaissent que par le petit bout de leur lorgnette de privilégié.

Julien Dray

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Je partage de bout en bout votre lecture de l'actualité autour des Bleus. J'ai eu le vertige et j'ai presque gerbé en écoutant ces soi-disants intellectuels faire cet amalgame et déverser leur haine sur toute une communauté à cause d'un simple jeu (le football). Ces hommes qui prétendent tout connaître, et qui cachaient leur racisme, ont saisi là une occasion de montrer qu'ils n'apprécient guere qu'un jeune issu d'une banlieue et d'origine immigrée puisse réussir et gagner plus que ceux de la couleur de peau autorisée. J'ai arrêté de lire les journaux de notre pays et de regarder certaines chaînes TV. J'ai honte de la France et de certains de ses intellectuels.

Sam Lowry a dit…

Merci

Françoise PASQUIS-DUMONT a dit…

il faut aussi ajouter le contexte éducatif: ces jeunes sont repérés pour une certaine technicité...mais quelle formation leur donne-t-on??
Bernard Amsalem pour l'athlétisme tenait à une formation qualifiant parallèle ..et c'est indispensable!!
quand on entend la ministre Bachelot dire que "laurent Blanc pourrait gagner plus (100 000€mensuel)ailleurs ..quelle immoralité,quelle indignité..et on s'étonne des poussées qui montent dans la gorge de ces jeunes...sordide!