mardi 22 juin 2010

Un ballon rond qui fait perdre la boule

Le football passionne, c’est un fait, et c’est en temps normal une de ses qualités. Mais de la passion on est passé, ces derniers jours, à une sorte d’hystérie collective, s’amplifiant d’heure en heure, et où le sport est relégué au dernier plan, devenant le prétexte à toutes sortes d’instrumentalisations mal intentionnées.

Les faits sont simples : les performances décevantes de l’équipe de France, qui n’est d’ailleurs pas encore éliminée, faut-il le rappeler, à l’heure où j’écris ces lignes. Sur ces (contre)performances chacun pourra avoir sa lecture, ou son analyse, et je m’étendrai pas ici sur la mienne, qui ne vaut ni plus moins que celle du sélectionneur qui sommeille en chacun des 60 millions de Français.

Mais à côté des considérations sportives, légitimes et logiques, on voit bien que ce qui fait gonfler la polémique, jusqu’à repousser dans l’ombre des sujets d’une importance tout autre (le dossier des retraites, au hasard), est d’une part les grilles de lecture que l’on essaie d’imposer, et d’autre part les pratiques journalistiques qui sont mises en œuvre.

Grille de lecture : c’est de plus en plus clair à mesure que les langues se délient, on a décidé de faire avec cette équipe le procès de la France métissée dont la sélection de 1998 avait été considérée comme l’étendard. J’ai dit mon désaccord total avec ce qu’a déclaré Monsieur Finkielkraut sur le sujet ; je crois que comme souvent, il dit tout haut et sans précautions oratoires ce qu’une partie de la France pense tout bas. Les critiques plus ou moins franches sur le comportement des joueurs français, leur langage, leur « origine », voire leur confession religieuse, sont souvent la traduction de l’intolérance contre les banlieues et leurs habitants. Jusqu’à présent, on tolérait encore la réussite de ces Français – souvent « issus de la diversité », comme on dit pudiquement – dans le sport, à défaut de leur ouvrir les voies d’autres carrières et réussites ; mais cet épisode montre que le plafond de verre est encore descendu d’un étage, et que même dans le sport de haut niveau ces citoyens deviennent infréquentables. Il n’y a qu’à voir comment on analyse d’autorité des conflits interpersonnels comme des chocs culturels, entre « Noirs », « Arabes », « Musulmans » et blancs « bien élevés », sans même écouter d’ailleurs ce que disent les joueurs de ces tensions, quand ils ne les démentent pas purement et simplement. C’est très simple : celles et ceux qui défendent une vision fantasmée d’une « guerre des civilisations » interne à notre pays veulent faire de nos déboires sportifs son exemple et sa démonstration. Attitude de boutefeu complètement irresponsable.

Pratiques journalistiques ensuite. La polémique a pris un tour plus violent avec des révélations sur la vie interne du vestiaire des Bleus, livrant en pâture à l’opinion des propos certes inadmissibles, mais que le collectif tricolore aurait probablement « géré » en son sein si on lui en avait laissé l’occasion. On connaît bien les justifications désormais rituelles de la presse sur ce type de procédé, sur l’usage de fuites et d’informations « confidentielles » : on nous jure la main sur le cœur que tout ce qui est fait l’est fait au nom de la transparence et du devoir d’informer ; qu’il serait irresponsable de garder par devers soi des informations capitales pour comprendre un événement. Malheureusement, dans toutes les situations de ce type, on observe plus prosaïquement une tendance de la presse au voyeurisme, tendance qui va crescendo à mesure que les journaux rencontrent des difficultés croissantes à garder, ou gagner, des lecteurs. Les journaux à scandale le savent, pour vendre, il faut une couverture et des gros titres qui ne fassent pas dans la dentelle. Dommage que le quotidien sportif de référence soit tombé dans ce travers. Par-delà ce nouvel incident, c’est bien la question générale de la déontologie et du cadre de travail de la presse dans son ensemble qui est, une fois de plus, posée.

Cet après-midi, les Bleus version 2010 auront une dernière occasion de sortir par le haut de cet imbroglio aux dimensions psychodramatiques. Il n’y aurait pas de plus belle réponse à faire à celles et ceux qui utilisent leurs échecs pour des objectifs qui n’ont pas grand-chose à voir avec le sport et ses valeurs.

Julien Dray


3 commentaires:

EdmondT a dit…

Merci pour cette prise de position dans laquelle je te rejoins. Je suis effectivement choqué de cette instrumentalisation d'une situation qui ne devrait pas avoir cette portée là.

Il est évident qu'elle sert à brouiller les priorités actuelles, les casseroles, les réformes mal vécues...mais depuis quelques jours, on va bien au delà dans une espèce d'escalade invraissamblable.

J'ai eu l'occasion de voir hier (sur FR3) que cette escalade ne plaisit pas à tout le monde. J'ai assisté à une petite passe d'armes qui avait du commencé hors antenne et qui s'est poursuivie devant les caméras entre Basile Boly (qui avait visiblement été envoyé pour contredire la prise de conscience d'une certaine démagogie, de cette instrumentalisation justement). Manuel Petit ne pouvait plus retenir sa colère, il a quitté le plateau avant la fin de l'emmission et juste avant il dénonçait l'exploitation de la coupe du monde à des fins de cacher les problèmes rencontrés par l'actuel gouvernements...à mesur qu'il parlait, son micro a du être baissé..on ne l'entendait presque plus à la fin de l'emmission). J'ai trouvé cette réaction salutaire...comme quoi tous ne s'abandonne pas au message officiel :)

Sam Lowry a dit…

http://vidberg.blog.lemonde.fr/2010/06/21/communication-de-crise/#xtor=RSS-32280322

Penda a dit…

Bonjour Monsieur Dray, ( votre post sur le Sénat)

Je ne suis pas Socialiste, mais vous faites partie de certains hommes politiques pour lesquels j’ai du respect et de la sympathie.

Le Sénat …….des Messieurs bien coiffés aux cheveux argentés « Souvent vêtus de noir et parlant d’un ton doux » Leurs discours ampoulés ne sont pas toujours inintéressants mais dans le paysage conventionnel du système démocratique Français, une assemblée de Sages a surement sa place, ne serait-ce que pour rassurer.
Si votre question est : » Faut-il plus de socialistes au Sénat ? Ma réponse serait oui et ce pour trois raisons :
1) Il ya parmi les socialistes suffisamment de personnalités aux profils de notables ravis de prendre la place.
2) Le discours d’opposition est souhaitable pour la démocratie et confortable pour celui qui le tient, du moins jusqu’au moment où il ne bascule pas dans la majorité gouvernementale.
3) Si le citoyen ne peut en espérer de grands avantages, il ne doit pas en redouter de graves inconvénients, car le problème pour lui se situe bien au-delà du système politique franco-français dans un contexte sur lequel bien des personnalités semblent ignorer qu’elles n’ont, en tout état de cause, guère de moyens de pression.

Je ne veux pas dire que les politiques n’ont plus de rôle à jouer, bien au contraire, mais il est bien difficile d’avoir un boulot fou à se servir soi-même pour, en plus, s’attacher à servir des causes générales parfois en contradiction avec son propre intérêt.