Le gouvernement aura mis du temps à l'admettre, aura employé toutes les ruses pour atténuer cette information, mais désormais toutes les cartes sont abattues : la principale mesure de son plan de sauvetage des retraites est le recul de l'âge légal de départ de 60 à 62 ans, couplé au recul de 65 à 67 ans de l'âge requis pour bénéficier automatiquement d'une retraite à taux plein, quel que soit le nombre d'années que l'on ait cotisé. On nous explique que c'est à la fois une mesure juste et inévitable. Qu'en est-il vraiment ?
La justice de ce plan, on la cherche toujours, sauf à penser qu'il est juste de faire payer pour les autres les Français qui ont commencé à travailler tôt, qui sont les moins qualifiés, et les plus modestes. Actuellement, ces Français peuvent partir à la retraite à 60 ans, tout en bénéficiant d'une pension à taux plein, parce qu'ils ont commencé à travailler et donc à cotiser plus tôt que les autres. Ceux qui ont eu la chance de faire des études longues, et de travailler plus tard, sont déjà obligés de cotiser plus longtemps, et donc de travailler au-delà de 60 ans, pour toucher une retraite complète. Ces derniers ne seront donc pas affectés par la mesure. Seuls les premiers en subiront les conséquences. Est-ce cela la justice ? Si vraiment cette mesure suffit seule à sauver le système, cela veut dire, très clairement, que le gouvernement a fait le choix de faire payer aux ouvriers et aux employés les retraites des cadres supérieurs.
Mais encore faudrait-il, pour que tout cela ait un sens, que les Français de 60 ans puissent effectivement travailler deux ans de plus. C'est, en l'état actuel du marché du travail, complètement illusoire. Dans notre pays, les seniors, comme les jeunes, sont parmi les premières victimes du chômage. Quand 7 Suédois de 60 ans sur 10 travaillent, seuls 3 Français du même âge sont dans cette situation ! On ne voit pas pourquoi les employeurs se mettraient soudainement à plus employer les salariés de cette catégorie d'âge, et même plus âgés. Qu'arrivera-t-il donc entre 60 et 62 ans ? Très simplement, nos concitoyens qui auraient dû devenir des jeunes retraités se transformeront, en fait, en vieux chômeurs. Et donc bien loin de « régler » le problème des retraites, on se contente de transférer leur déficit à l'Unedic, voire aux caisses d'invalidité, vu la possible mauvaise santé à cet âge. Joli tour de bonneteau s'il en est. Le coût pour la société sera double : on augmentera le nombre de bénéficiaires d'allocations de chômage, d'invalidité, de préretraités ; on baissera encore le nombre d'emplois pour les jeunes, qui se retrouveront en situation de concurrence sur le marché du travail avec ces nouveaux demandeurs d'emploi de 60, 61, 62 ans.
A cela il faut ajouter les conséquences, moins souvent dénoncées, du report de l'âge de départ à la retraite à taux plein de 65 à 67 ans. Actuellement, quel que soit votre parcours professionnel, vous pouvez bénéficier d'une retraite complète à 65 ans. Avec le plan du gouvernement, il faudra attendre deux ans de plus. Les Français qui ont une carrière « à trous », qui ont connu des périodes de chômage prolongées – situation de plus en plus courante – seront directement pénalisés.
Il est donc absurde de justifier cette réforme par son caractère juste. Mais ce qui est encore plus contestable, c'est l'argument-massue selon lequel il faudrait « forcément » repousser l'âge de départ à la retraite, « puisque la durée de vie augmente ». Oui, la durée de vie augmente – mais pas forcément la durée de vie en bonne santé, et surtout, pas pour tous. A 35 ans, un cadre supérieur peut espérer vivre 6 ans de plus qu'un ouvrier, mais 10 ans de plus en bonne santé. Le gouvernement prétend pourtant qu'il prend en compte, dans sa réforme, la pénibilité, puisqu'un salarié malade ou en incapacité pourra partir plus tôt à la retraite. Mais cette mesure est en réalité tout l'inverse d'une prise en compte sérieuse de la pénibilité, qui consisterait à statuer par avance que les métiers les plus durs et les plus usant donnent droit à un départ à la retraite plus précoce. Avec cette mesure, en effet, c'est une fois malade – autrement dit, une fois les dégâts subis – qu'un salarié pourra faire valoir ses droits
Ce n'est pas tout. Il y a une certaine malhonnêteté intellectuelle à lier mécaniquement, dans l'absolu, augmentation de la durée de vie et augmentation du temps de travail. L'allongement de la vie ne date pas d'hier ; alors qu'un Français de 1810 pouvait espérer vivre 37 ans, 43 ans en 1900, et 80 ans aujourd'hui, la durée de temps du temps de travail n'a pas augmenté proportionnellement. Bien au contraire, c'est au cours du XXème siècle, alors même que l'espérance de vie doublait, que les grandes conquêtes sociales, en matière de réduction du temps de travail hebdomadaire et tout au long de la vie, ont eu lieu. Preuve s'il en est que le lien n'est pas mécanique, mais politique, et repose en fait sur le projet de société que nous avons.
En dernier recours, la droite fait jouer un ultime argument, celui de la comparaison avec l'étranger. Justement, comparons. En Allemagne, habituel symbole de rigueur et de responsabilité budgétaire, on peut partir à la retraite à taux plein à 63 ans, en ayant seulement cotisé 35 années !
Cette réforme d'affichage, qui n'est ni juste – elle fait porter les efforts pour 2/3 par le travail, pour 1/3 par le capital – ni efficace – elle ne règle rien au-delà de 2020 – a en fait un seul but : opérer un replâtrage des comptes publics à court terme, pour montrer patte blanche aux marchés financiers, qui ont, avec le désastreux épisode grec, prouvé qu'ils entendent dicter leur loi aux peuples. On nous avait promis de « rénover le système » : on ne fait, en définitive, que manipuler quelques paramètres pour épargner les plus aisés, et sauver la face.
Alors que faire ? Le Parti socialiste propose un système de retraite universel et personnalisé, garantissant le départ légal à 60 ans, prenant en compte toutes les formes de pénibilité, favorisant les choix individuels de travailler plus longtemps, mais dans le cadre d'accords collectifs. De nouvelles ressources proviendront d'une mise à contribution des revenus du capital, d'une augmentation modérée et étalée dans le temps des cotisations patronales et salariales, et d'une amélioration de l'emploi des seniors (les entreprises employant des seniors bénéficieront de bonus sur leurs cotisations, les autres de malus). Il faut également s'appuyer sur le Fonds de Réserve des Retraites, créé par la gauche, et que la droite veut siphonner pour masquer ses déficits. Le but de ce fonds est de pérenniser, par les intérêts de ses investissements, le financement de notre système de retraites. Il devait être lui-même financé par le bénéfice des privatisations d'entreprises publiques, mais la droite, alors même qu'elle a beaucoup privatisé depuis 2002, ne l'a jamais fait. Nous proposons de changer de politique, et de refinancer ce fonds par une majoration de l'impôt sur les banques. Je pense à titre personnel que nous pourrions aussi utiliser, pour ce faire, le patrimoine immobilier de l’État, actuellement très mal géré et laissé, pire qu'en friche, dans un état de dégradation constante. Mal connu, il pourrait représenter jusqu’à 60 millions de m², et plusieurs dizaines de milliards d’euros. En tant que patrimoine de la nation, il serait légitime de le mettre à contribution pour défendre l’avenir de nos retraites.
Julien Dray
3 commentaires:
"Il y a une certaine malhonnêteté intellectuelle à lier mécaniquement, dans l'absolu, augmentation de la durée de vie et augmentation du temps de travail. L'allongement de la vie ne date pas d'hier..."
De qui se moquez-vous ? Si la durée de vie s'allonge, les dépenses de retraite aussi : donc les recettes doivent évoluer en proportion, tout le monde le comprend... Sauf à abandonner la répartition...
Vous désirez vraiment vous forger une opinion qui ne sera pas fondée sur des "on dit"?
En une demi heure, vous pouvez tout simplement rechercher les pyramides des âges de la France et de ses voisins. Puis relever le taux de chômage de ces pays, ainsi que leurs âges légaux
de départ en retraite...
Enfin des données claires et explicites.
Si la durée de vie s'allonge, les dépenses de retraite aussi : donc les recettes doivent évoluer en proportion, tout le monde le comprend ?
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