mercredi 25 mai 2011

Après DSK

Cela fait désormais une semaine que le tsunami de « l’affaire DSK » s’est déclenché, balayant toute autre actualité sur son passage. Après le temps de la sidération vient le moment – nécessaire – de la prise de recul, et de la réflexion sur le sens, les enjeux et les implications de la crise. En laissant Dominique Strauss-Kahn organiser sa défense et la justice suivre son cours. Et sans se laisser piéger, polluer par de faux débats.

Le premier faux débat est celui relatif à la spécificité de la presse française. Depuis le premier jour de l’affaire, c’est une offensive en règle qui est menée contre les médias français, accusés par leurs homologues anglo-saxons d’avoir failli à leur devoir d’informer en ne révélant pas « ce que tout le monde savait » au sujet de nos « élites » et plus particulièrement, pour ce qui concerne l’actualité brûlante, de DSK. Ce procès a été relayé dans notre pays par un certain nombre d’éditorialistes, heureux de se refaire une vertu et certainement aussi – ne soyons pas naïfs – de régler quelques comptes internes à la profession. Je ne partage ni cette analyse, ni les conclusions opératoires qu’il faudrait apparemment en tirer. Non pas qu'il faille défendre aveuglément une presse française qui serait parfaite et exempte de tous reproches : j'ai suffisamment, je crois, décrit ses travers dans mon livre L'Epreuve pour que l'on m'épargne tout soupçon de clémence exagérée ou de copinage à son sujet. Mais il y a un modèle français de respect de la distinction entre vie privée et vie publique qu'il faut défendre fermement. On nous dit : si les médias français avaient révélé « tout ce qu'ils savaient » dans un souci de « transparence », DSK aurait été mis hors jeu plus vite. Mais de quoi parle-t-on ? Y a-t-il eu des affaires criminelles étouffées ? Ou alors faut-il conclure que la (supposée) tentative de viol suit le donjuanisme comme la conséquence la cause ? De deux choses l'une : ou bien on parle de faits légalement répréhensibles, et alors que la justice fasse son travail, et que les médias informent ; ou bien on parle de choix personnels, et alors on ne voit pas en quoi cela regarde la presse autre que celle à scandale ou à sensation. Ne nous y trompons pas, c'est bien le scandale et les sensations que recherchent ceux qui réclament américanisation et transparence : parce qu'ils savent que ce sont des recettes qui font vendre, en faisant fond sur le voyeurisme malsain, et sur la fascination morbide pour le dévoilement de la vie privée.

Deuxième faux débat, sur le féminisme. On a vu se développer, depuis sept jours, une polémique tentant de présenter l'accusation d'agression sexuelle pesant sur DSK comme le symbole, ou le symptôme, d'un sexisme et d'une violence masculine toujours présents dans la société. Là encore, il faut revenir à la raison et au bon sens. Tout d'abord, il n'y a pas de contradiction entre d'une part le désir de faire toute la lumière et d'établir, autant que faire se peut, la vérité sur l'affaire qui nous préoccupe, et d'autre part le respect dû à la parole de la plaignante. J'ai très tôt rappelé qu'il y a, en cas d'agression sexuelle, deux violences, celles de l'acte, et celle de la honte et du silence qui s'ensuivent. Je n'ai pas été le seul – c'est même l'inverse : la grande majorité des responsables politiques ont insisté sur le nécessaire équilibre à trouver entre présomption d'innocence, et droits de la plaignante. Alors bien sûr, il reste des combats à mener pour le féminisme, et notamment celui du viol, qui demeure un fléau. Mais ces combats, on peut les mener sereinement, sans tenter d'instrumentaliser l'actualité et de transformer en victime expiatoire une personnalité qui mérite encore, jusqu'à preuve du contraire, la présomption d’innocence, dans la mesure où elle conteste les faits qui lui sont reprochés.

Troisième faux débat, sur les primaires. Il est maintenant très difficile pour DSK d’être candidat à l'investiture socialiste, pour de simples raisons de calendrier judiciaire. Le processus des primaires est donc d'une certaine manière relancé, car libéré de l’hypothèque que faisait peser une candidature écrasant les sondages et semblant distancer largement ses concurrents. Il est donc plus important que jamais d'organiser une confrontation saine et fructueuse entre les candidats encore en lice. Or on voit parallèlement se réveiller des forces, qui font mine de s'épouvanter de la situation pour mieux expliquer qu'il faudrait éviter toute opposition en interne, et parvenir à une désignation du candidat par consensus. En réalité, cette idée n'a rien de neuf : dès la ratification des primaires, il s'est trouvé des camarades pour nous expliquer qu'il faudrait les amoindrir, et les transformer en un processus de cooptation – les fameuses primaires de confirmation. Aujourd'hui, le candidat providentiel change, mais le raisonnement demeure. Au fond, on peut même se demander si les vainqueurs de Reims ont jamais accepté l'idée des primaires, lâchées aux militants comme un os à ronger. Pourtant, ils n'ont, paradoxalement, jamais eu autant tort que dans la présente situation. Oui, nous avons plus que jamais besoin des primaires, pour repolitiser le débat avec la droite et le pays, et pour rattraper le temps perdu sur la construction d'un projet socialiste d'alternative et non seulement d'alternance. Car ne nous y trompons pas : si nombre de camarades, se sentant comme orphelins, sont aujourd'hui à la recherche d'un nouvel homme providentiel pour emporter l'élection, c'est aussi parce que nous ne disposons pas d'un projet suffisamment fort pour marquer les Français et dépasser les questions de personne (que l’on se souvienne de la force du programme de 81, ou de la plate-forme législative de 1997). Mais de sauveur suprême il n'y aura pas. 2012 ne sera pas servi sur le plateau des sondages. La victoire, il faudra aller la chercher avec les dents. Et pour cela, il faudra des primaires fortes et claires.

Julien Dray

8 commentaires:

Vincent a dit…

Julien, tu ne voulais pas dire la plate-forme législative de 1997 plutôt ?

Jean Michel a dit…

Bonjour Julien, je suis d'accord avec vos remarques sur les media et les primaires, mais non avec celles sur le sexisme.

Je problème soulevé, n'est pas en rapport avec la victime présumée de DSK, mais avec le fond machiste des élites francaises. La question n'est pas de savoir s'il faut soutenir une présumée victime ou non, mais s'il faut laisser passer sans réagir des phrases comme : il n'y a pas mort d'homme, ce n'était qu'un troussage de domestique...

si on laisse parler J Lang, JFK et d'autres, pour qui dans leur inconscient un viol n'est pas un crime ou un délit, comme faire évoluer la société française. Comme défendre l'égalité salariale, juridique si on ne défend pas l'égalité sexuelle.

Julien Dray a dit…

@Vincent : merci, c'est corrigé.

Christine a dit…

haffjknMonsieur Dray, votre post est intéressant mais je ne suis pas d'accord avec votre point de vue sur le sexisme. Il existe et fortement dans notre société et je trouve gravissime que des gens qui ont une notoriété politique ou médiatique puissent minimiser l'acte dénoncé (je n'ai pas dit "avéré") au nom d'une culture française "gauloise". Il n'y a peut-être pas une mort physique d'une victime de viol mais psychique oui. La vie n'est plus jamais la même et c'est la personnalité qui est détruite et bien difficile à reconstruire. Quant au troussage de domestique... no comment. Ce qui est le plus choquant, c'est que cela vienne surtout de gens de gauche, qui ne cessent d'affirmer leur volonté à respecter la parité et l'égalité des sexes. Bien voyons... Ne minimisez pas les répercussions de ce genre de déclarations, elles entament plus sûrement la crédibilité de la gauche que l'affaire elle-même.

laure a dit…

il n empêche la violence des mots, l'impact des images passées en boucle, des photos, cet acharnement sur une personne présumée, les propos de certains journalistes français, cette façon de s'acharner sur un présumé met mal à l'aise... Vous avez connu cela aussi, et je trouve cela inacceptable.

Il faut garder espoir pour qu'enfin en 2012 cela change, et que tous les socialistes soient enfin "ensemble" pour gagner, il le faut, il ne peut en être autrement !

Anonyme a dit…

Il n'y a pas une virgule à modifier à votre article. Vos 3points sont tout à fait explicite, et faire le procès à Mr Lang ou JFK de sexisme...non il y a d'autre combat, comment demain certains soutiendront le ou La candidate .Rappellons nous 2007 Reims, Collombanis derrière Ségolène à Rezé aux régionales, il y a des racourci qui font peur.. ne parlons pas de Mr Fabius...Bravo pour votre article.

al a dit…

A bientôt Julien dans le film TSUNAMI !!! votre texte est beau, clair et donne sens à ceux qui sur ces sujets, l'on perdu, parfois..
Amitiés

Alessandro Spagnoli

Marie F a dit…

Entièrement d'accord avec vous.J'ajouterai que les propos de Jack Lang sont sortis de leur contexte (il n'y a pas eu crime et dans ce genre de situation on a droit à la liberté sous caution aux USA)et que par ailleurs il ne s'agit pas d'un viol au fin fond d'un parking avec arme blanche...de quoi laisser la place au doute...
Cordialement.