Vous l'avez entendu en boucle depuis dimanche soir : les sénatoriales cuvée 2011 sont une belle victoire de la gauche, qui est, fait historique de par sa rareté, devenue majoritaire dans la chambre haute. Elle devrait même en obtenir la présidence dans les prochains jours. C'est un événement suffisamment important pour qu'on prenne le temps de s'en réjouir, mais aussi d'en mesurer la signification. Les réactions de la droite étaient particulièrement intéressantes à écouter dimanche : elles reconnaissaient non seulement la défaite, mais aussi et surtout le caractère inattendu de son ampleur. Ces derniers jours, on entendait en effet répéter, dans le camp d'en-face, d'Alain Marleix à Gérard Larcher, que la victoire de la gauche était tout sauf acquise ; que la droite allait avoir chaud, mais qu'elle s'en sortirait au bout du compte avec une petite marge de sénateurs d'avance, suffisante pour conserver la majorité. On voit ce qu'il en est au bout du compte. Le ras-le-bol croissant contre le Président de la République et sa majorité n'avait pas été pris suffisamment en compte par les stratèges de l'UMP. Ils récoltent aujourd'hui les fruits amers de leur politique, de la guerre menée aux collectivités locales, et de l'étouffement progressif des marges de manœuvre de ces dernières.
Ce n'est donc pas tant à une défaite de la droite que nous assistons, qu'à un véritable cataclysme, cataclysmique car imprévu. Le discrédit dont est frappé le sarkozysme est dur et profond. A un tel point qu'une question, jusqu'ici tue, est désormais ouvertement posée : Nicolas Sarkozy va-t-il avoir la possibilité de se représenter en 2012 ? N'en sera-t-il pas empêché par l'opinion, et même par son propre camp ?
Certains murmuraient déjà sans doute à droite, dans ce sens. Désormais, le murmure va s'amplifier, et ce qui était inenvisageable il y a seulement quelques mois encore va finir par être sérieusement étudié, et mis sur la table. Les couteaux vont s'aiguiser. Et les instituts sondages vont commencer à tester, comme ça, pour voir, telle ou telle candidature. Le temps de l'impunité présidentielle est fini.
Comme je le disais dans mon dernier billet, au sujet des « affaires », cela n'est pas forcément une excellente nouvelle pour la gauche. La décomposition de la droite, déjà entamée, va s'amplifier, et ce chaos pourrait bien au bout du compte profiter au Front National. Comme me le disait l'autre jour un habitant de ma circonscription : « on ne veut plus de Nicolas Sarkozy, mais on ne fait plus confiance à personne, ils nous ont tous mentis, alors pourquoi pas Marine Le Pen ? ». Le risque d'un 21 avril, à l'envers ou à l'endroit, n'est pas écarté. Loin de là, même. Et l'antisarkozysme ne constituera pas un viatique suffisant pour le candidat qui sortira désigné des primaires citoyennes.
Dans une situation de décomposition morale, institutionnelle, économique et sociale comme celle que nous traversons, compter sur le jeu mécanique de l'alternance serait aussi irresponsable que suicidaire. Plus que jamais, la gauche doit prouver qu'elle est capable, d'une part, d'être unie (comme elle l'a été, victorieusement, aux sénatoriales), et d'autre part de porter une alternative à laquelle nos concitoyens peuvent croire et adhérer. Une alternative qui refuse le règne de la finance spéculative, et qui place la relance de la consommation populaire au centre des préoccupations. Une alternative qui ne se réduise pas à une course à la réduction des déficits.
Julien Dray
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