Six mois de gouvernement de
gauche. La France
n’est évidemment pas en 1981. Le contexte international, économique ou
politique, est tout autre. Les récentes partielles démontrent l’extrême vigueur
d’une droite décomplexée et tonique, dont il serait erroné de croire qu’elle
sera soumise à l’irrémédiable concurrence d’un Front national, pourtant
lui-même en pleine mutation.
Jusqu’ici, il était sans doute
préférable d’observer et de ne pas ouvrir de polémiques inutiles. Après six
mois, il est enfin temps d’analyser où l’on va et comment on y va. La tache n’a
rien de simple en vérité. La fausse bonhommie camoufle en effet désormais fort
mal un biais stratégique aussi déterminé qu’implicite. Car, en France, tout est
désormais implicite et latent. Implicite le discours sur les conséquences de la
politique de stricte orthodoxie budgétaire et de stricte continuité européenne
du gouvernement qui ne mentionne pas le pur et simple enterrement de la
politique de relance. Latente, la violence sociale qui domine ce pays. Le risque
évident, imminent, c’est celui d’une crise grave.
On ne perçoit donc pas de
démarche politique explicite mais on ressent, c’est vrai, un rythme. On
comprend que le rythme de quinquennat devait moins à la personnalité de Nicolas
Sarkozy qu’il ne doit à sa nature intrinsèque, qui plus est soumis à la
tyrannie de l’immédiateté et aux sommations des chaines d’information continue.
Le buzz remplace la vision et le
décalage entre une série d’actions et de déclarations à l’apparence désordonnée
avec ce qui caractérise habituellement la démarche politique de gouvernement se
fait chaque jour plus criant. L’action politique risque à tout moment de
s’abîmer sous l’effet d’un twitt ou
d’une déclaration à l’emporte-pièce. Implicite et fragile, telle est donc la
démarche entreprise.
Répondre à l’immédiateté c’est
maitriser les concepts et donc des buts. C’est ainsi qu’une démarche politique
peut imprimer sur la société française. La Gauche est une synthèse, le social, le civique et
le sociétal s’imbriquent. Cette cohérence là, nous la perdons.
Cette cohérence perdue laisse
pour l’heure le champ libre à toutes les paniques morales, à cet étrange
sentiment « d’insécurité culturelle » qui parcourt un pays dont les
habitants se sont mis à douter. La République se délite et une forme de verbalisme
tient lieu de discours et de projet républicains. Les moins favorisés sont
assignés à résidence territoriale, dans des zones mal desservies par les
services publics et se tournent de plus en plus vers l’extrême droite. Les plus
riches prennent le chemin des hubs
aéroportuaires. Hier on traitait les premiers de « salauds »,
aujourd’hui, les seconds de « minables »… C’est le bien commun qui
s’effrite, se délite, se dissout.
La démarche politique ?
Parlons en donc… Augmentation de la fiscalité des entreprises un jour puis,
moins d’un mois après, choc de
compétitivité aussi surprenant que peu cohérent avec l’épisode précédent. Tout
se passe comme si l’on attendait vainement le retour miraculeux de la
croissance, une croissance qui ne viendra pas dans ces conditions.
L’affaire de Florange marque un
tournant incontestable dans l’histoire de la social-démocratie française. En
refusant la nationalisation transitoire,
en mélangeant les sujets – stratégie industrielle et sauvegarde de l’emploi –
en laissant des scénarii contradictoires être envisagés par différents secteurs
gouvernementaux jusqu’à l’extrême limite du délai imparti, l’autorité de l’Etat
a été mise en péril dans un domaine pourtant extrêmement sensible. A partir du
moment où la décision était prise, se succédaient de surcroit manifestation
slarmoyantes de regrets de l’un, mépris du premier de ses ministre à l’égard d’un
des sept occupants de Bercy. Notre politique industrielle existe-t-elle ?
Rien n’est moins sûr… C’est peut-être à cela qu’on reconnait une politique
économique somme toute très classique, empruntant plus au Code des Impôts qu’à
la pensée de Keynes…
Si la démarche politique
n’apparait pas clairement sur l’essentiel, que dire alors sur certains autres
sujets comme les questions sociétales !
La priorité tapageuse sur les
questions sociétales laisse en effet songeur. Dans ce domaine non plus on ne
compte plus les annonces contradictoires. La « proposition 31 »
s’accompagnera-t-elle ou non de la Procréation
Médicalement Assistée (PMA), ce qui ouvrira inévitablement le
débat sur les mères porteuses (GPA) ? Le Président manifeste, en même temps que les cadres de son parti se
mobilisent pour le mariage pour tous, une sidérante compréhension à l’égard des
édiles qui se saisissent du débat pour relancer leur combat réactionnaire et
homophobe (la « clause de conscience » d’un maire à l’égard de la loi
s’appelle la démission).
Et puis, il y a Berlin. Pas le
Berlin du peuple allemand. Mais le Berlin des élites politiques et économiques
allemandes qui manifestent à l’égard du pouvoir socialiste une forme de
scepticisme matois, combinant rigidité et conscience de la faiblesse de
l’interlocuteur. Renégocié le TSCG ? Evidemment non. Le traité
« Merkozy » a été signé en l’état. Un « Pacte de
Croissance » a été ajouté, dont le montant est très inférieur aux besoins
réels et dont on ne sait s’il aura effectivement un impact. Le problème de ce
pouvoir c’est qu’il a pensé qu’en disant « oui » tout de suite à un texte
inacceptable, l’Europe pourrait ensuite être refondée plus facile. C’est se
méprendre sur la volonté et la démarche politiques de la Chancelière , c’est
aussi se méprendre sur la popularité dont elle jouit d’autant plus aisément
qu’aucun projet alternatif n’a été énoncé en Europe. Quand on est sûr de sa
démarche, on ne peut aller à tous les sommets internationaux avec la volonté de
faire match nul.
In fine, n’y a-t-il pas une grande gagnante de toute cette
situation ? N’assiste-t-on pas à la revanche de la Haute-Fonction
publique, des Grands Corps de l’Etat ? Tels les mandarins de la fin de
l’Empire chinois, ils font du pouvoir une cité interdite, interdite aux idées
nouvelles, interdite à la société en mouvement. Murailles et casemates
idéologiques verrouillent une République qui n’a désormais de Cinquième que le
nom… Le nom de Voltaire est accolé à ce verrouillage, il se serait sans doute
passé d’une telle publicité.
Car c’est bien d’une Sixième
République dont nous avons besoin. Changer d’air institutionnel, changer d’ère
démocratique. Chacun a bien ressenti le risque que nous courons
actuellement : le risque de l’implosion. Implosion de l’Etat républicain,
implosion des codes et règles démocratiques, implosion d’une société que plus
rien ne maintiendrait en cohésion. Changer de régime, c’est s’engager à rebâtir
le bien commun et c’est donner du souffle à une démocratie aujourd’hui
chancelante. Que l’on se tourne enfin vers la société et qu’on bâtisse une
démocratie réelle. Le changement de régime redonnera et permettra de retrouver
un sens à l’état volontaire, à une société qui se mobilise et se projette dans
l’avenir en ne le regardant justement pas venir avec une angoisse de perdant et
avec l’idée d’un inéluctable déclin. Sur tous les grands sujets qui la
concernent, la société française a des choses à dire, à exprimer, à
revendiquer. Laissons lui imaginer son propre avenir, car le sens d’une
nouvelle République serait d’être plus démocratie, plus en phase avec ce que le
pays veut. La relance économique a aussi comme combustible la confiance, l’idée
que l’on peut prendre des risques, s’investir et qu’il y aura à l’horizon
l’espoir d’un progrès personnel ou collectif. Les Français ont besoin de
changer de système politique, besoin de réinventer le bien commun dans un pays
qui ne se pardonne pas ou qui ne se pardonne plus d’avoir abdiqué toute volonté
collective.
Il est encore temps d’éviter
l’implosion.
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