jeudi 20 décembre 2012

IMPLOSION




Six mois de gouvernement de gauche. La France n’est évidemment pas en 1981. Le contexte international, économique ou politique, est tout autre. Les récentes partielles démontrent l’extrême vigueur d’une droite décomplexée et tonique, dont il serait erroné de croire qu’elle sera soumise à l’irrémédiable concurrence d’un Front national, pourtant lui-même en pleine mutation.

Jusqu’ici, il était sans doute préférable d’observer et de ne pas ouvrir de polémiques inutiles. Après six mois, il est enfin temps d’analyser où l’on va et comment on y va. La tache n’a rien de simple en vérité. La fausse bonhommie camoufle en effet désormais fort mal un biais stratégique aussi déterminé qu’implicite. Car, en France, tout est désormais implicite et latent. Implicite le discours sur les conséquences de la politique de stricte orthodoxie budgétaire et de stricte continuité européenne du gouvernement qui ne mentionne pas le pur et simple enterrement de la politique de relance. Latente, la violence sociale qui domine ce pays. Le risque évident, imminent, c’est celui d’une crise grave.

On ne perçoit donc pas de démarche politique explicite mais on ressent, c’est vrai, un rythme. On comprend que le rythme de quinquennat devait moins à la personnalité de Nicolas Sarkozy qu’il ne doit à sa nature intrinsèque, qui plus est soumis à la tyrannie de l’immédiateté et aux sommations des chaines d’information continue. Le buzz remplace la vision et le décalage entre une série d’actions et de déclarations à l’apparence désordonnée avec ce qui caractérise habituellement la démarche politique de gouvernement se fait chaque jour plus criant. L’action politique risque à tout moment de s’abîmer sous l’effet d’un twitt ou d’une déclaration à l’emporte-pièce. Implicite et fragile, telle est donc la démarche entreprise.

Répondre à l’immédiateté c’est maitriser les concepts et donc des buts. C’est ainsi qu’une démarche politique peut imprimer sur la société française. La Gauche est une synthèse, le social, le civique et le sociétal s’imbriquent. Cette cohérence là, nous la perdons.

Cette cohérence perdue laisse pour l’heure le champ libre à toutes les paniques morales, à cet étrange sentiment « d’insécurité culturelle » qui parcourt un pays dont les habitants se sont mis à douter. La République se délite et une forme de verbalisme tient lieu de discours et de projet républicains. Les moins favorisés sont assignés à résidence territoriale, dans des zones mal desservies par les services publics et se tournent de plus en plus vers l’extrême droite. Les plus riches prennent le chemin des hubs aéroportuaires. Hier on traitait les premiers de « salauds », aujourd’hui, les seconds de « minables »… C’est le bien commun qui s’effrite, se délite, se dissout.

La démarche politique ? Parlons en donc… Augmentation de la fiscalité des entreprises un jour puis, moins d’un mois après, choc de compétitivité aussi surprenant que peu cohérent avec l’épisode précédent. Tout se passe comme si l’on attendait vainement le retour miraculeux de la croissance, une croissance qui ne viendra pas dans ces conditions.

L’affaire de Florange marque un tournant incontestable dans l’histoire de la social-démocratie française. En refusant la nationalisation transitoire, en mélangeant les sujets – stratégie industrielle et sauvegarde de l’emploi – en laissant des scénarii contradictoires être envisagés par différents secteurs gouvernementaux jusqu’à l’extrême limite du délai imparti, l’autorité de l’Etat a été mise en péril dans un domaine pourtant extrêmement sensible. A partir du moment où la décision était prise, se succédaient de surcroit manifestation slarmoyantes de regrets de l’un, mépris du premier de ses ministre à l’égard d’un des sept occupants de Bercy. Notre politique industrielle existe-t-elle ? Rien n’est moins sûr… C’est peut-être à cela qu’on reconnait une politique économique somme toute très classique, empruntant plus au Code des Impôts qu’à la pensée de Keynes…

Si la démarche politique n’apparait pas clairement sur l’essentiel, que dire alors sur certains autres sujets comme les questions sociétales !

La priorité tapageuse sur les questions sociétales laisse en effet songeur. Dans ce domaine non plus on ne compte plus les annonces contradictoires. La « proposition 31 » s’accompagnera-t-elle ou non de la Procréation Médicalement Assistée (PMA), ce qui ouvrira inévitablement le débat sur les mères porteuses (GPA) ? Le Président manifeste, en  même temps que les cadres de son parti se mobilisent pour le mariage pour tous, une sidérante compréhension à l’égard des édiles qui se saisissent du débat pour relancer leur combat réactionnaire et homophobe (la « clause de conscience » d’un maire à l’égard de la loi s’appelle la démission).

Et puis, il y a Berlin. Pas le Berlin du peuple allemand. Mais le Berlin des élites politiques et économiques allemandes qui manifestent à l’égard du pouvoir socialiste une forme de scepticisme matois, combinant rigidité et conscience de la faiblesse de l’interlocuteur. Renégocié le TSCG ? Evidemment non. Le traité « Merkozy » a été signé en l’état. Un « Pacte de Croissance » a été ajouté, dont le montant est très inférieur aux besoins réels et dont on ne sait s’il aura effectivement un impact. Le problème de ce pouvoir c’est qu’il a pensé qu’en disant « oui » tout de suite à un texte inacceptable, l’Europe pourrait ensuite être refondée plus facile. C’est se méprendre sur la volonté et la démarche politiques de la Chancelière, c’est aussi se méprendre sur la popularité dont elle jouit d’autant plus aisément qu’aucun projet alternatif n’a été énoncé en Europe. Quand on est sûr de sa démarche, on ne peut aller à tous les sommets internationaux avec la volonté de faire match nul.

In fine, n’y a-t-il pas une grande gagnante de toute cette situation ? N’assiste-t-on pas à la revanche de la Haute-Fonction publique, des Grands Corps de l’Etat ? Tels les mandarins de la fin de l’Empire chinois, ils font du pouvoir une cité interdite, interdite aux idées nouvelles, interdite à la société en mouvement. Murailles et casemates idéologiques verrouillent une République qui n’a désormais de Cinquième que le nom… Le nom de Voltaire est accolé à ce verrouillage, il se serait sans doute passé d’une telle publicité.

La République semble anémiée. La démocratie semble exténuée. Alors comment sortir de cela ? Car, si la critique existe, elle reste plus facile que la proposition.  Le chemin, c’est un choc de cohésion ou de confiance  pour  le pays. Il y a besoin d’un changement de régime.

Car c’est bien d’une Sixième République dont nous avons besoin. Changer d’air institutionnel, changer d’ère démocratique. Chacun a bien ressenti le risque que nous courons actuellement : le risque de l’implosion. Implosion de l’Etat républicain, implosion des codes et règles démocratiques, implosion d’une société que plus rien ne maintiendrait en cohésion. Changer de régime, c’est s’engager à rebâtir le bien commun et c’est donner du souffle à une démocratie aujourd’hui chancelante. Que l’on se tourne enfin vers la société et qu’on bâtisse une démocratie réelle. Le changement de régime redonnera et permettra de retrouver un sens à l’état volontaire, à une société qui se mobilise et se projette dans l’avenir en ne le regardant justement pas venir avec une angoisse de perdant et avec l’idée d’un inéluctable déclin. Sur tous les grands sujets qui la concernent, la société française a des choses à dire, à exprimer, à revendiquer. Laissons lui imaginer son propre avenir, car le sens d’une nouvelle République serait d’être plus démocratie, plus en phase avec ce que le pays veut. La relance économique a aussi comme combustible la confiance, l’idée que l’on peut prendre des risques, s’investir et qu’il y aura à l’horizon l’espoir d’un progrès personnel ou collectif. Les Français ont besoin de changer de système politique, besoin de réinventer le bien commun dans un pays qui ne se pardonne pas ou qui ne se pardonne plus d’avoir abdiqué toute volonté collective.

Il est encore temps d’éviter l’implosion.

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