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vendredi 11 novembre 2011

Les Européens sous la dictature soft des marchés

Silvio Berlusconi a donc fini par quitter le pouvoir, comme beaucoup d'entre nous le souhaitaient, à gauche et au-delà. Il faudrait s'en réjouir. Et de fait, ceux qui étaient muets à son sujet il y a encore quelques mois ne trouvent pas, aujourd'hui, de mots assez durs pour le fustiger, lui et ses frasques. On aurait bien aimé les voir aussi prolixes à l'époque : aujourd'hui, leur joie à piétiner le premier ministre déchu a quelque chose de gênant, comme l'aurait d'ailleurs toute réaction de félicitation à ce sujet.


Car il y a la façon dont il a été obligé de quitter le pouvoir. Comme Papandréou : sous la pression pas tant de l'opinion publique directement, que des marchés et plus précisément des agences de notation. Cela faisait quelques mois que la pression montait et que l'on nous expliquait que « les marchés ne voulaient plus de Berlusconi ». Fort bien. Mais il y a un détail, qui s'appelle la démocratie, et qui veut que dans nos pays, ce soit le peuple souverain et non quelques intérêts privés qui décident pour la collectivité. Histoire ancienne ? Progressivement, et sans que nous nous en rendions compte tant l'attention de chacun est braquée sur les indicateurs économiques, deux pays voisins, amis, sont tombés sous une sorte de dictature soft, rampante, de la finance. Le profil des remplaçants pressentis pour l'un et l'autre chefs de gouvernement est d'ailleurs remarquablement similaire : technocratique, et non politique. Comme si le rôle dévolu aux dirigeants de pays étaient d'être les gestionnaires appliqués, et dociles, d'intérêts économiques privés supérieurs et transnationaux.


Pour autant, il ne faut pas penser que la pression et la domination exercées par la finance sont apolitiques. Bien au contraire, même. Il y a un grand malentendu, par exemple, sur les agences de notation, malentendu savamment entretenu – pour leur plus grand avantage – par leur nom. Qui dit notation dit objectivité, impartialité, regard supérieur. Or les agences dont nous parlons n'ont rien d'objectif. Elles notent les pays en fonction de critères à la fois flous sur le détail, et clairs sur les principes : (ultra)libéraux. Et sans grande tendresse pour la démocratie – souvenons-nous de la dégradation de la note des pays du Maghreb lors des révolutions du printemps arabe.


On en viendrait presque à se demander si, plutôt que de crise économique et financière, il ne faudrait pas parler de crise politique, tant il est manifeste que c'est la souveraineté démocratique et la ligne politique et idéologique des pays européens qui est actuellement en jeu. Nous sommes au milieu d'une guerre politico-économique de classe qui ne dit pas son nom, une guerre que les peuples perdront s'ils la livrent seuls à seuls, en ordre dispersé, en attendant tétanisés que les spéculateurs arrivent à leurs portes. Or nous entrons justement dans une longue séquence électorale majeure, avec les élections en France, aux Etats-Unis, mais aussi en Allemagne ensuite. C'est l'occasion ou jamais pour la gauche réformiste, dans tous ces pays, de montrer qu'elle tire les leçons de la crise et qu'elle est capable, dans un sursaut salutaire, de constituer un front du changement. En Europe, cela passe notamment par la défense commune, par le PS et la SPD, d'une refondation démocratique de l'Europe, avec une constituante pour mettre un terme au divorce entre les populations et les institutions européennes, et tous les malentendus qui en ont découlé. Une telle refondation ouvrirait la voie à une coordination économique et sociale vertueuse, qui en particulier régulerait la finance et instaurerait aux frontières européennes des taxes éthiques, sociales et environnementales, pour inciter nos partenaires extérieurs à progresser dans ce domaine – et faire obstacle à leur dumping.


Et dans l'immédiat, je réitère la proposition que j'ai faite hier de commission d'enquête parlementaire sur les agences de notation, pour remettre la pression dans le bon sens.


Julien Dray

vendredi 4 novembre 2011

L’Europe à l'heure du directoire

L’Europe vit des heures sombres. A la crise économique et financière s'est progressivement surajoutée une autre crise, latente et peut-être plus dangereuse encore : un krach institutionnel et démocratique, qui se déroule actuellement sous nos yeux. Au prétexte de la gravité – indéniable – du moment que nous traversons, une démocratie – la Grèce – qui est (en théorie?) un membre à part entière de l'Union Européenne est en train de passer sous contrôle extérieur, dans le mépris le plus complet de sa souveraineté et des difficultés que traverse sa population.

La situation est complexe et confuse, et l'écheveau des responsabilités difficile à démener. Mais il y a néanmoins quelques certitudes.

La première, que la politique menée par l'Union Européenne depuis le début de la crise est décalée et inadaptée. Les décisions nécessaires sont prises avec un retard calamiteux et sans l'intensité requise.

La deuxième, que ces remèdes dilués et sans cesse reportés, joints au dogme de la rigueur, ont contribué à enfoncer les pays qu'il fallait soutenir – la Grèce en est le parfait exemple. On a voulu lui faire appliquer 10 ans de réformes en 10 mois : le pays est aujourd'hui au bord de la rupture et incapable de fournir quelque effort supplémentaire que ce soit.

La troisième, que les fautifs ne sont pas toujours là où l'on croit. Qui a creusé la dette de la France, nous mettant à la merci des agences de notation, sinon Nicolas Sarkozy ? Qui a truqué les comptes de la Grèce, sinon la droite de ce pays, celle-là même qui aujourd'hui s'égosille contre Papandréou ?

La quatrième, que le moteur franco-allemand ne tourne pas rond.

On a souvent dit, à raison, que le couple franco-allemand a un rôle capital à jouer en Europe. C'est vrai – mais nous constatons chaque jour le fossé qu'il y a entre Mitterrand-Kohl et Merkel-Sarkozy. Le leadership franco-allemand actuel est hautain, brutal, inégalitaire dans la façon qu'il a de considérer certains membres de l'union comme des inférieurs, tout juste bons à appliquer des diktats venus d'en haut, et à voir leur gouvernement déstabilisé sans ménagement s'ils refusent. Enfin, n'en déplaise à notre orgueil national, il n'a de couple que le nom. Il y a d'un côté l’Allemagne sous la direction d’Angela Merkel, crispée sur ses intérêts, considérant l'Europe comme son marché, et de l'autre la France, condamnée à la suivre en haletant et en faisant mine de co-élaborer ce qui est en fait décidé à Berlin. Qu'a obtenu Nicolas Sarkozy, dans ses négociations, qui n'aille pas dans le sens de ce que veut Angela Merkel ? Rien. Le rejet des Euro-bonds, pourtant seule solution pour enrayer la spirale infernale des effondrements financiers et de la rigueur, est assez exemplaire de cette « co-gestion » à sens unique. L’Europe vit à l'heure de l’égoïsme merkelien et de la pression des marchés et des créanciers.

Et petit à petit se met en place une forme de gouvernance européenne renforcée … mais pas celle à laquelle aspirent les démocrates et les fédéralistes. Non, on parle ici d'une sorte de duopole (avec les réserves que je viens de soulever) sans autre légitimité que celle du plus fort, qui convoque les représentants élus des peuples, leur donne des directive, les humilie et les contraint à renier leur parole, au mépris de la cohésion et de l'intérêt de leur pays.

Un directoire germano-français méprisant, que résume assez bien cette conférence de presse où l'on voit Nicolas Sarkozy adresser – publiquement – un sourire de connivence à Angela Merkel quand la question de la solidité des finances publiques italiennes est posée. Un directoire dont les décisions ne sont pas indexées sur les mouvements sociaux et les aspirations des européens, mais sur le cours des bourses. Sans vision à long terme, et tout entier absorbé par l'urgence aveugle et le rythme endiablé qu'impose la finance. Les dégâts causés par cette politique laisseront de graves séquelles : notre histoire commune récente nous permet hélas de savoir quelles sont les conséquences de l’humiliation arrogante de peuples entiers. La négligence et le chauvinisme d’aujourd’hui préparent les conflits de demain, et ouvrent la boîte de Pandore du nationalisme.

L'Europe est désormais en danger de mort. Seul un sursaut démocratique rapide, avec une réaffirmation de la solidarité entre les peuples européens, éloignera ce spectre. La question d'un fédéralisme européen démocratique, et donc d'une constituante associant les citoyens de tous les pays et leurs représentants, est posée. Rien ne réussira non plus sans un ressaisissement rapide de la social-démocratie européenne, qui doit donner de la voix – d’une même voix – et opposer au couple Merkel-Sarkozy un plan d’action coordonné. Articulé, comme l’a justement dit François Hollande, autour d’une intervention directe de la BCE et de l’émission d’euro-obligations, dans une perspective de retour à la croissance et non plus de rigorisme budgétaire.


Julien Dray