Comme je le prévoyais il y a quelques semaines sur ce blog, l’affaire DSK s’est rapidement trouvée dépassée et presque effacée par un questionnement plus général sur les rapports entre la morale, les relations hommes-femmes, la pratique journalistique et l’exercice du pouvoir politique. Il ne passe plus un jour sans que ne soient discutés ces sujets complexes, qui déchaînent les passions et les fantasmes, tant ils se trouvent à la jointure de domaines eux-mêmes fantasmatiques (le pouvoir, la chambre à coucher) et d’une crise de confiance profonde entre citoyens et « élites ». Probablement ce débat n’aurait-il pas éclaté, ou pas avec la même violence, sans l’incident new-yorkais. Mais par-delà les conditions purement conjoncturelles, ce sont aussi des mouvements plus structurels qui produisent aujourd’hui leurs conséquences. D’une part un débat engagé depuis un certain temps sur le rôle de la presse, « l’investigation » et le besoin d’instaurer la « transparence » entre le pouvoir (tous les pouvoirs) et les citoyens. D’autre part une interrogation sur le sens de l’intime et du privé pour des personnes publiques – en l’occurrence les responsables politiques.
On ne peut pas comprendre la portée de ce débat sans le replacer dans un contexte plus international. Depuis quelques semaines, la France est mise sur le banc des accusés par la presse et les intellectuels anglo-saxons, qui nous accusent pêle-mêle de défendre une culture du conflit d’influence et du mélange de genre permanents, avec une consanguinité (voire une endogamie) si grande entre milieux politiques et médiatiques qu’il finit par régner une bien peu démocratique omerta sur les vices et les affaires (notamment de mœurs) des responsables politiques. Les pudeurs de la presse française, ses réticences à regarder par le trou de la serrure, ne seraient qu’une forme élégante de complaisance, si ce n’est de complicité, avec des élites politiques qu’elle ne voudrait pas vraiment bousculer. Le même procès est d’ailleurs étendu, parallèlement, à tous les aspects du « modèle français » en matière de morale publique et personnelle : les mêmes reproches de complaisance et de conservatisme sont faits aux féministes français par leurs homologues américains. L’exception culturelle française se traduirait donc aussi, en bref, par un laxisme moral venant conforter le sentiment d’impunité des élus et des mâles, les deux catégories se confondant souvent.
Puisque l’heure est aux leçons de morale, on peut s’interroger sur celle de ceux qui les font, et plus précisément sur le contre-modèle que l’on nous propose implicitement. Sur quelle transparence, sur quelle culture de l’exemplarité devrions-nous prendre exemple ? On comprend bien que c’est l’habitude censément française du mensonge (d’Etat) et de la dissimulation qui est sur la sellette. Qu’en est-il dans le domaine anglo-saxon et spécifiquement aux Etats-Unis, puisque c’est de là que viennent les attaques les plus dures ? Une comparaison simple et néanmoins fort instructive : Bill Clinton, George Bush. Dans l’affaire Monica Lewinski, Bill Clinton fut à deux doigts d’être démis de ses fonctions pour avoir menti au sujet d’une fellation consentante, entre deux adultes libres de mener leur vie privée comme ils l’entendent. George Bush, de son côté, a lancé les Etats-Unis dans la guerre contre l’Irak en affirmant que ce pays détenait et fabriquait des armes de destruction massive qui menaçaient le monde entier. Très vite, des doutes se sont créés sur la véracité de ces armes, dont on n’a jamais pu produire aucune preuve, même après la victoire sur Saddam Hussein et l’occupation de l’Irak. Pour autant, a-t-on vu une grande campagne médiatique être lancée aux Etats-Unis, de l’ampleur de celle qui avait été organisée contre Bill Clinton ? Bien au contraire même, cela ne l’empêche pas d’être réélu en 2004, alors que la supercherie était déjà largement éventée. De cette différence de traitement à quelques années d’intervalle, on peut donc conclure qu’il y a mensonge et mensonge, et qu’en l’occurrence, un mensonge d’Etat servant à justifier une invasion est moins grave que la dissimulation d’une relation sexuelle entre adultes consentants.
Ce qui nous fait revenir à la question de la morale personnelle et du comportement sexuel. La transparence que l’on nous dicte d’outre-Atlantique a autant à voir avec le voyeurisme qu’avec un désir sincère de moralisation des comportements politiques. Elle s’inscrit dans un contexte culturel puritain, dont le récent psychodrame autour du député démocrate Anthony Weiner nous montre bien toute l’hypocrisie et la démesure. Qu’importe les qualités ou vices politiques, tant que la vie intime est jugée conforme ! Conforme à quoi, à qui, par qui ? Il faut par ailleurs saisir les soubassements économiques de cette mentalité. Le scandale, et a fortiori le scandale sexuel, font vendre. Ils offrent des débouchés financiers non négligeables dans une époque de perte de vitesse des médias. L’exception culturelle française dont je parlais au début de ce billet a rendu jusque ici le marché hexagonal peu perméable à une presse tabloïd aussi violente et intrusive que celle que l’on trouve dans les pays anglo-saxons ; derrière les accusations déontologiques portées contre les médias français, il y a aussi, sans aucun doute, la volonté d’ouvrir la voie pour des titres de presse étrangers, qui auraient tout à gagner à un assouplissement de la barrière française entre vies privée et publique, telle qu’elle existe actuellement.
Les réticences de la presse française à s’inviter dans l’intimité des responsables politiques – tant qu’elle n’a pas de caractère pénalement répréhensible – sont tout à son honneur. Elle doit tenir bon dans l’offensive actuelle et en profiter pour faire toute la transparence, justement, sur la morale que l’on entend lui imposer et à l’aune de laquelle on prétend la juger.
Il ne s’agit pas, inversement, de s’arquebouter dans l’immobilisme et de ne vouloir rien changer. Les évolutions radicales du contexte social et technologique, avec notamment l’émergence des réseaux sociaux sur Internet, nécessitent de toute manière de repenser la frontière privé-public, sans la brader ni la rendre impraticable. Les réseaux sociaux nous ont imperceptiblement fait basculer dans une culture exhibitionniste, où il devient normal pour beaucoup d’internautes de dévoiler des pans importants de sa vie privée à des inconnus, ou en tout cas à d’autres personnes que leurs proches. On ne peut pas tolérer d’une part cette évolution pour, d’autre part, refuser que se développe parallèlement un certain voyeurisme en réponse. Le même raisonnement peut être appliqué aux responsables politiques qui instrumentalisent et mettent en scène, « pipolisent », leur vie privée, mais refusent ensuite que l’on vienne y fouiller quand cela ne les arrange plus. Il y a donc un nouvel équilibre entre droits et contraintes à construire, une pédagogie à élaborer, et je crois que la France, justement avec son identité culturelle, justement avec sa spécificité unique – l’invention de la laïcité – a un rôle particulier à jouer dans ce chantier qui s’ouvre. Définir, en somme, une laïcité moderne, qui distingue et protège l’espace public de comportement privés qui, s’ils ne sont pas contraires à la loi, sont de l’ordre de la liberté individuelle. Et n’ont pas à tomber sous le coup d’un voyeurisme inquisitoire qui, dans la plus parfaite confusion des genres, aspire en fait à sanctionner, contrôler, normer le comportement des individus.
Julien Dray