lundi 5 décembre 2011

Nicolas Sarkozy et le sabordage de Toulon

Que retenir du discours de Toulon, deuxième du nom, de Nicolas Sarkozy ? Son aspect de bis repetita par rapport au discours de 2008, son absence de solutions à la crise, son acharnement à rejeter encore et toujours les malheurs de la France sur les 35H et la retraite à 60 ans – donc sur la gauche ? En se concentrant sur ces aspects, on a pu dire qu'il s'agissait finalement d'un discours de plus pour rien, d'un stérile exercice de communication de pré-campagne. Si ces critiques sont fondées, je ne partage pas pour autant la conclusion d'ensemble qui en est tirée.


La structure de ce discours est instructive. Près de la moitié en est consacrée à l'Europe. Et à une Europe réduite, dans les faits, au couple franco-allemand, les autres pays n'étaient pas mentionnés, ou pour les dresser en épouvantails contre les dérives budgétaires (vous ne voulez pas finir comme eux ? Alors soutenez ma politique). Nicolas Sarkozy réclame plus de « politique » dans la construction européenne, mais nous ne prêtons visiblement pas, lui et moi, le même sens au concept de politique. Il évoque la « solidarité » entre Européens, mais pour immédiatement la redéfinir en « discipline ». Il dénonce l'Europe « en pilotage automatique » tout en réclamant des « sanctions plus rapides plus automatiques et plus sévères » pour les États qui ne respecteraient pas la « règle d'or » budgétaire qu'il réclame par ailleurs. Si on relit ce discours en le débarrassant de ses habits rhétoriques, il y a une évidence toute simple qui apparaît : Nicolas Sarkozy a clairement annoncé la fin de l'indépendance et de la souveraineté budgétaires de la France, et donc la fin de sa souveraineté tout court. Car qu'est-ce qu'un pays dont le budget, donc la politique, dépendrait d'instances de contrôle technocratiques et supranationales, mues par le seul principe de la rigueur budgétaire ? Des instances qui pourraient le corriger et l'amender à leur guise, transformant le Parlement français, et le peuple qu'il représente, en une sorte de commission consultative réduite à voter ce qu'on attend d'elle ?


Si cette déclaration d'intention n'était pas si grave dans ses conséquences prévisibles pour l'avenir de la France, on pourrait en outre goûter l'ironie d'une droite qui pour le moment fait toute sa campagne contre la gauche sur le thème de la défense de la souveraineté nationale (nucléaire, représentation à l'ONU), et qui par la voix de son président-candidat abdique sur le principal levier d'action de la nation française. Comme souvent dans notre histoire, c’est la gauche qui est accusée de jouer contre l'intérêt national, mais c'est la droite qui porte atteinte à ce dernier. Drôle de hasard historique, par ailleurs, que la tenue de ce discours funeste à Toulon, là où il y a un demi-siècle, la France avait perdu un autre symbole et moyen de son indépendance, avec le sabordage de sa marine de guerre. Le contexte est différent et les dégâts moins visibles. Mais ils seront tout aussi terribles si les engagements pris dans ce discours sont suivis d'effets.


Je reviens pour finir à la visée d'ensemble de ce discours. C'était, du point de vue de la droite, un bon discours. Parce qu'il a proposé une vision et une explication de la crise. Une vision et une explication que je ne partage évidemment pas, et qui sont éminemment contestables. Mais elles répondent à un besoin ardent de nos concitoyens, perdus dans une tempête économique et financière à la fois lointaine dans ses tenants, et proche dans ses aboutissants.


L'incompréhension face à des événements apparemment inéluctables contribue pour beaucoup à la peur, au sentiment d'impuissance et à la défiance envers la politique qui progressent en France. Expliquer la crise, c'est sortir de cette angoissante impuissance, et c'est donc déjà lutter contre la crise. La gauche ne doit pas faire l'impasse sur cet aspect du problème. Les Français n'attendent pas seulement des mesures techniques et des propositions d'actions, ils veulent aussi une grille de lecture de la tempête qu'ils traversent avec les autres européens. Élaborer et diffuser cette grille de lecture, c'est déjà faire un pas important vers l'élection. Car celui qui impose son interprétation de la crise est en capacité, ensuite, d'imposer ses solutions, et de faire passer celles de son adversaire pour inopérantes.


C'est la stratégie visiblement choisie par le Président sortant, qui n'a aucun bilan à défendre, et dont toute la politique s'est révélée inefficace pour juguler la crise financière puis économique. A ce plan nous devons répondre par une autre lecture et un autre projet de sortie de la crise, fondés sur la solidarité entre tous les Européens, la redéfinition des missions de la BCE et une stratégie de croissance qui n'ait pas la rigueur budgétaire pour seul horizon.


Julien Dray

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